Sylvain St-Laurent
Les 67's sont ceux qui ont le plus à perdre, dans un printemps 2020 où toutes les portes des amphithéâtres sportifs resteront verrouillées.
Les 67's sont ceux qui ont le plus à perdre, dans un printemps 2020 où toutes les portes des amphithéâtres sportifs resteront verrouillées.

«On aimerait ça, finir la job»

CHRONIQUE / Quels athlètes ont le plus à perdre, dans les prochaines semaines, avec l’annulation de tous les grands rassemblements publics en Amérique du nord ?

Dans une perspective régionale, la réponse m’apparaît évidente.

Ce sont les 67’s d’Ottawa.

Les adolescents dirigés par André Tourigny sont ceux qui ont le plus à perdre, dans un printemps 2020 où toutes les portes des amphithéâtres sportifs resteront verrouillées.

Tout est relatif, évidemment. Les vies humaines qui seront sauvées sont mille fois plus importantes que n’importe quel trophée plaqué or qu’on distribue à la fin d’un tournoi.

On peut quand même sympathiser avec ces jeunes hommes qui arrivent à la fin d’une saison record.

Ils ont déjà gagné 50 parties. Ils ont passé presque tout l’hiver au sommet du classement national.

Ils peuvent presque sentir la Coupe Memorial.

« On est drette là », m’a dit Tourigny, jeudi matin, quand j’ai assisté à l’entraînement de son équipe, dans un petit aréna, au sud d’Ottawa.

« Dans toutes les phases, on joue du bon hockey. On a du punch en attaque. Nos défenseurs ont atteint leur maturité. On a un très bon duo de gardiens de but. Notre gardien numéro un est possiblement le meilleur de toute notre ligue. On ne pourrait pas être dans un meilleur scénario que ça. »

« On est dans une position qui nous permet de croire qu’on peut compétitionner. La victoire n’est jamais garantie, parce qu’il y a d’autres très bons clubs dans notre ligue. »

« Mais on n’est pas dans une situation où on a le goût d’arrêter de se battre. C’est plutôt le contraire. On est prêts. »

« On aimerait ça, finir la job. »

Il serait difficile de vous décrire l’ambiance qui régnait dans le petit vestiaire de hockey mineur qui servait de bureau aux entraîneurs.

Il était environ 11 heures. À ce moment-là, on ne savait même pas que les têtes dirigeantes du hockey junior canadien devaient se rencontrer en après-midi, pour décider de leur sort.

On ne savait pas, mais on savait. Tourigny et ses adjoints avaient l’air un peu résignés. La NBA avait déjà interrompu ses activités, la LNH était sur le point d’emboîter le pas. Rendu là, les juniors ne pouvaient plus trop se permettre d’espérer.

Je dirais même que la résignation avait une petite teinte de découragement.

J’insiste : les séries éliminatoires du printemps 2021, pour les 67’s et pour l’Ottawa Sports and Entertainment Group (OSEG), c’est gros.

Les derniers matches à la Place TD ont été joués devant des foules de 5000 à 6000 spectateurs. Et la fièvre du hockey — sans mauvais jeu de mots — ne ferait qu’augmenter au fil du temps.

Quatre rondes de séries, ça représenterait des entrées importantes d’argent. On parle de plusieurs centaines de milliers de dollars. Ces sommes d’argent, considérables, permettraient aux gens d’OSEG de renflouer leurs coffres.

On vous l’a déjà expliqué. On traite les 67’s comme un petit club des ligues majeures. Les joueurs sont traités aux petits oignons. Ils disposent du meilleur équipement et d’installations à la fine point de la technologie. Tourigny compte sur le soutien d’une impressionnante armée de conseillers et collaborateurs.

Tout ça coûte très cher.

Les séries éliminatoires du printemps 2021, pour les 67’s et pour l’OSEG, c’est gros.

On pourrait annuler les séries de la coupe Stanley que ça ne serait pas la fin du monde. Les Bruins de Boston, l’Avalanche du Colorado et le Lightning de Tampa Bay seront encore équipés pour gagner, l’an prochain.

Dans le hockey junior, tout est une question de cycle.

Les 67’s vont perdre des tas de bons joueurs, au terme de la présente saison.

Construire une équipe championne, ça ne se fait pas en claquant des doigts.

Tourigny complète sa troisième saison à Ottawa.

« À son arrivée, il a tout changé ce qu’on faisait. Nos entraînements matinaux n’ont absolument rien à voir avec ceux qu’on avait auparavant », m’a dit Austen Keating, jeudi.

J’ai accroché Keating, dans le corridor, pour une raison bien précise. Il a fêté ses 21 ans la semaine passée. Il a passé les cinq dernières années de sa vie à Ottawa.

Ce serait drôlement plate, pour lui, que ça se termine ainsi.

« Je refuse d’y penser, dit-il. Je suis certain que personne, dans le vestiaire, pense de cette façon. »

« Nous autres, les joueurs, on pense juste à jouer. »