Contrairement à André Tourigny qui est entouré d’un impressionnant groupe d’adjoints, Brian Kilrea contrôlait presque tout derrière le banc des 67’s.

Le speakeasy n’existe plus

CHRONIQUE / Les temps changent. Avec eux, les gens changent aussi.

Je me souviens d’une époque, pas si lointaine, où les journalistes se rendaient au Centre municipal avec le sourire aux lèvres pour couvrir des matches des 67’s d’Ottawa.

Les collègues aimaient surtout le rituel d’après-match. Une fois les reportages complétés et acheminés dans nos salles de rédaction respectives, la fin de soirée se déroulait dans une petite salle adjacente au vestiaire des joueurs.

Brian Kilrea avait aménagé un petit bar clandestin. Dans ce speakeasy, bien protégé par sa garde rapprochée, il pouvait boire sa Coors Light et mâchouiller son cigare pendant des heures. On aimait ces soirées, surtout, parce que le vieux coach ne lâchait pas le crachoir. Il racontait ses meilleures histoires et livrait ses opinions sur tous les sujets d’actualité du moment. Sans retenue, sans relâche, sans filtre.

C’était une belle époque, mais c’est une époque révolue.

Ces jours-ci, un journaliste qui s’attarde dans les environs du vestiaire des 67’s ne trouvera pas la même ambiance. La pièce qui abritait le speakeasy a été réaménagée. C’est aujourd’hui le quartier général des entraîneurs.

Certaines choses n’ont pas changé. André Tourigny passe encore de longues heures dans cette pièce souterraine, après chaque match. Tout comme son légendaire prédécesseur, il sait bien s’entourer.

Différence majeure, toutefois : Kilrea travaillait pratiquement seul. Derrière le banc, il contrôlait presque tout. Il passait ses fins de soirée avec des amis.

Tourigny, lui, est entouré d’un impressionnant groupe d’adjoints. Des hommes qui se réunissent autour d’un écran de télévision pour regarder, ensemble, la vidéo du match qui vient d’être disputé.

Le speakeasy n’est plus. Il a fermé ses portes.

L’objectif de cette chronique n’est pas de critiquer le travail accompli dans le passé. La méthode Kilrea a fait ses preuves. Grâce à lui, les 67’s ont formé pendant des décennies une des organisations phares de la Ligue canadienne de hockey.

Les propriétaires du club, l’Ottawa, Sports and Entertainment Group (OSEG), rêve justement de revenir au point où les 67’s feraient partie de l’élite, sans relâche, année après année.

C’est probablement l’élément le plus drôle, dans toute cette histoire. Pour atteindre les standards d’excellence établis par Kilrea, Tourigny emprunte un chemin complètement opposé.

De passage à la Place TD, mardi midi, j’ai demandé au coach de me nommer tous ses adjoints à temps complet. Il a identifié six personnes.

Il ne comptait pas, dans ce groupe, l’entraîneur vidéo qui travaille à temps partiel. Ni le consultant qui vient prêter main-forte à l’entraîneur des gardiens, à l’occasion.

Mardi, c’était une journée spéciale. Deux autres pigistes – dont l’ancien homme fort Zenon Konopka – étaient sur place pour diriger une séance d’entraînement supplémentaire, axée sur le développement des habiletés.

Ah. Le médaillé olympique Adam Foote traînait pas trop loin de la patinoire. Tout compte fait, je n’ai pas compris ce qu’il faisait là.

« Je ne connais pas beaucoup d’équipes de hockey junior qui ont des moyens comme les nôtres. En fait, nous pouvons nous comparer avantageusement à plusieurs organisations dans la LNH », confie Tourigny, souriant.

Quand il a quitté Halifax et ses Mooseheads pour tenter sa chance dans la LHOntario, il savait que les dirigeants d’OSEG étaient prêts à investir pour connaître du succès. Il ne se doutait pas, cependant, qu’ils pouvaient aller si loin.

« On met tellement l’accent sur le développement des individus que les entraîneurs ne peuvent tout faire seuls », explique-t-il.

« On veut être la meilleure équipe de notre ligue au mois de mars. On veut surtout que les joueurs qui passent par Ottawa repartent avec l’impression que les 67’s ont fait tout ce qu’ils ont pu pour les aider. On veut que les joueurs s’améliorent et se développent. Éventuellement, le mot va se passer chez les dépisteurs et chez les agents. Il sera plus facile, à ce moment-là, de recruter des joueurs de talent. »

On ignore si la stratégie va fonctionner à long terme.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’une formation qui est loin d’avoir atteint sa maturité vient de gagner sept de ses huit derniers matches.

C’est drôlement bien parti.