Sylvain St-Laurent
Guor Maker fait l'objet du documentaire <em>Runner</em>.
Guor Maker fait l'objet du documentaire <em>Runner</em>.

Du Soudan à Rio, en passant par Ottawa

CHRONIQUE / C’est une histoire captivante, vraiment. Une belle histoire de sport qui vaut la peine d’être écoutée.

Le type s’appelle Guor Maker. Il est marathonien. Il a participé aux Jeux olympiques à deux occasions.

Ce n’est pas ce qui le rend unique.

Marial est né au Soudan, en pleine guerre civile, en 1984. Il a perdu huit de ses frères et soeurs dans les affrontements.

Il a lui-même réussi à échapper à tout ça parce qu’il a fui et parce qu’il s’est éventuellement retrouvé au bon endroit, au bon moment. Au début de l’adolescence, il a pu monter dans un avion en partance vers les États-Unis, où il a reçu le statut de réfugié.

Dans un high school du New Hampshire, des éducateurs ont découvert ses talents d’athlète. Ils l’ont encouragé à persévérer, en lui faisant comprendre que le sport lui offrirait une opportunité d’accomplir quelque chose de grand.

Je vous dis. Le documentaire Runner, qui raconte son histoire, sera disponible à compter de vendredi, au Canada.

Je l’ai vu. Je vous le recommande.

Pour être franc, c’est un tout petit détail, dans la bande annonce, qui est venu m’interpeller.

J’ai reconnu, pendant environ deux secondes, le décor unique du Marathon d’Ottawa.

J’ai posé deux ou trois questions pour apprendre qu’un chapitre crucial de son histoire s’est écrit chez nous.

Son rêve olympique a bien failli s’éteindre à cause d’une bourde monumentale qui a été commise sur la promenade Colonel By, le 29 mai 2016.

«C’était une journée horrible. Vraiment, une journée horrible.»

Au bout du fil, j’ai le documentariste Bill Gallagher.

Je vais essayer de résumer, très rapidement.

Guor Maker avait réussi à participer aux Jeux de 2012. À Londres, il avait toutefois couru sous la bannière olympique.

Son pays, le Soudan du Sud, avait été fondé un an plus tôt, dans la foulée de la signature d’un traité de paix. Il n’était pas encore reconnu par le mouvement olympique.

Le coureur avait déjà accompli beaucoup. Gallagher avait déjà commencé à le suivre, dans le but de porter son histoire au grand écran.

Maker avait l’impression qu’il n’avait pas complété son travail. Il voulait inspirer son peuple en marchant, dans un stade, en agitant le drapeau.

Il s’était donc pointé à Ottawa dans le but de se qualifier pour les Jeux de Rio.


« Je voulais montrer tout ce qui peut se passer de bon, quand un pays donne une chance à un réfugié. »
Bill Gallagher

Le 29 mai 2016, Maker n’était pas seul, dans les rues d’Ottawa et de Gatineau. Une motocyclette, transportant un caméraman, l’a suivi. La moto l’a suivi jusqu’au moment où il s’est égaré. Son petit détour de quatre ou cinq kilomètres l’a empêché de se qualifier.

«On s’est posé plein de questions, après ça. Si la moto n’avait pas été là, si nous n’avions pas tourné le documentaire, Guor aurait probablement réussi à se qualifier. Nous avons ressenti une certaine culpabilité. Pendant un moment, nous avons cru que nous avions gâché la vie de Guor», confie M. Gallagher.

La vie de Guor Maker n’a finalement pas été gâchée par cette erreur. Je ne révélerai pas tous les punchs, mais je peux quand même vous dire que son histoire finit bien.

«D’ailleurs, en me promenant d’un festival du film à l’autre, je peux vous dire que c’est un des segments dont on m’a le plus parlé. C’est curieux, mais ces épreuves ont permis au gens de s’identifier à Guor. Tout le monde a déjà été victime d’une erreur. Tout le monde s’est déjà trompé de chemin.»

Je vous le dis, Runner vaut la peine d’être vu. Pour plein de raisons, qui dépassent les cadres du sport.

Bill Gallagher a choisi de faire appel à un studio d’animation pour nous raconter, visuellement, l’enfance de son sujet dans un territoire décimé par la guerre. 

Et c’est bien fait.

«On pouvait parler de tout ça, mais il fallait aussi le montrer. C’était délicat, parce que je ne suis pas toujours un fan des séquences d’animation dans les documentaires. J’ai passé presque deux ans à chercher le studio auquel m’associé. Il ne fallait pas que ça ressemble trop à une bande dessinée. Mais ça ne pouvait pas être trop réaliste, non plus. Je crois qu’ils ont visé dans le mille», me dit-il.

Le film vaut la peine d’être vu, aussi, ce week-end. Le 20 juin, chaque année, on célèbre la Journée mondiale des réfugiés.

«C’est une des raisons qui m’ont poussé à mener ce projet à terme, dit le cinéaste. Je voulais montrer tout ce qui peut se passer de bon, quand un pays donne une chance à un réfugié.»

Après tout ce dont on a parlé, au cours des dernières semaines, ça peut être bon de se le rappeler.