Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
« Le plus dur, c’est le jugement des autres, confie Annie Boudreault. [...] Les gens se demandent pourquoi on ne travaille pas. Pourquoi on est payé “à ne rien faire”. »
« Le plus dur, c’est le jugement des autres, confie Annie Boudreault. [...] Les gens se demandent pourquoi on ne travaille pas. Pourquoi on est payé “à ne rien faire”. »

Sourire des deux bords à la fois

CHRONIQUE / Le 2 septembre 2007, Annie Boudreault a fermé ses paupières lourdes de sommeil. Quand elle s’est réveillée, 38 jours plus tard, sa vie avait changé à tout jamais.

Encore aujourd’hui, la Gatinoise n’a aucun souvenir de ses 38 jours passés dans le coma après l’accident de voiture qui a failli lui coûter la vie sur la route 148, à hauteur de Masson-Angers.

Elle avait 27 ans, deux jeunes enfants, une nouvelle maison. Elle menait quatre boulots de front. Il fallait bien payer les factures…

Une vie de fou, avec des nuits trop courtes. « Je courais comme une poule pas de tête », se rappelle-t-elle.

Jusqu’à cette nuit-là, cette fameuse nuit où elle s’est assoupie au volant…

« Il était environ 4 heures du matin, je revenais de mon emploi de barmaid au Lac-Simon. Je suis allée déposer ma chum chez elle, à Gatineau. En revenant par la 148, il y avait beaucoup de brouillard. La route était en réfection – je me souviens des cônes orange au milieu de la voie. J’ai dû m’assoupir… »

Comme je le disais, elle s’est réveillée 38 jours plus tard aux soins intensifs. Fractures multiples, poumon perforé, traumatisme crânien sévère… Et aucun souvenir de ce qui s’était passé.

Le reste de l’histoire, Annie Boudreault l’a appris des policiers. D’après les traces de pneus, les enquêteurs ont déduit que sa voiture est passée d’un bord à l’autre de la route. Elle a fait quelques tonneaux avant de frôler un poteau de téléphone et de s’écraser sur un mur de pierre devant une salle de gym.

« J’ai pris la ride de ma vie et je ne m’en souviens même pas ! Une chance que j’avais bouclé ma ceinture de sécurité. Sans cela je ne serais pas ici pour témoigner », raconte Annie Boudreault.

Et si elle raconte son histoire, c’est pour donner de l’espoir à ceux qui ont vécu un truc semblable à elle.

Car oui, il y a une vie après un traumatisme crânien, assure-t-elle.

Treize ans plus tard, Annie Boudreault a toujours des séquelles de son accident. Difficultés de concentration, perte de mémoire, difficultés d’élocution… elle a été déclarée inapte au travail. Un deuil immense pour elle.

Après son accident, elle s’est imposée deux ans et demi de rééducation. Quinze heures par semaine en ergothérapie, physiothérapie, psychoéducation… Il lui a fallu tout réapprendre. À tenir une fourchette, à la porter à sa bouche, à mastiquer, à avaler…

Le traumatisme a eu l’effet d’un bombardement en règle sur son cerveau. Il lui a fallu rebâtir un à un les chemins entre ses neurones…

Et ce n’est jamais revenu comme avant. Ça ne le redeviendra jamais. Aujourd’hui, si elle court, elle a l’air saoule. Elle est incapable de verser une larme, même en pelant des oignons. Comme elle a perdu 30 % de sa sensibilité du côté gauche, son sourire a une fâcheuse tendance à se figer à moitié. « Je dois vraiment me concentrer pour sourire des deux bords », rigole-t-elle.

Le plus dur ?

La solitude après les deux ans et demi de thérapie. Du jour au lendemain, elle s’est retrouvée seule avec ses deux enfants. Son cercle social avait pratiquement disparu. « Heureusement, j’ai eu de l’aide de la famille, des deux papas qui ont été présents pour les enfants… »

Ai-je dit le plus dur ?

« Le plus dur, c’est le jugement des autres, rectifie Annie Boudreault. Les gens ne voient pas nos blessures invisibles. Physiquement, rien ne paraît. Alors on fait face au jugement. Les gens se demandent pourquoi on ne travaille pas. Pourquoi on est payé “à ne rien faire”. »

Pause au bout du fil.

« C’est le fait d’avoir deux enfants, de devoir assumer pour eux, qui m’a motivé à me réadapter, reprend-elle. Un matin, j’ai mis le pied hors du lit, j’avais de la misère… Je me suis secouée. Je me suis dit : allez, tu vas t’en sortir ! Ç’aurait été facile de sombrer. Et j’ai sombré parfois… »

« Mais c’est possible de s’en sortir. Même si on a parfois l’impression du contraire. J’ai vécu de beaux, de bons moments après l’accident. J’ai fait des voyages. La vie ne s’arrête pas là. Il y a toujours de belles surprises. »

Comme quoi on peut réapprendre à sourire à la vie – des deux bords à la fois.