COURTOISIE ULTRA NAN

Toc de potager

CHRONIQUE / Je me suis longtemps targuée d’être pas pire saine d’esprit. Puis à un certain moment, c’est arrivé quelque part vers la fin de la trentaine, j’ai développé ce toc, rien de super envahissant, mais quand même, c’est vite devenu de l’ordre de l’incontrôlable, un peu comme quand un collègue commence une toune pis que dans ta tête t’es obligé de finir le couplet, même si tu sais pas les paroles.

Longue intro pour dire que janvier, février, pendant qu’on regarde la neige tomber pis les citadins glisser sur les trottoirs, moi je commence mes plans de jardin. Je dis jardin, en vérité c’est un potager, parce qu’il y a bien quelques fleurs, mais c’est surtout des légumes, des tomates, de l’ail, des oignons, des betteraves, des pois, des haricots, des poivrons pis bien d’autres trucs encore.

Janvier, me direz-vous, c’est un peu tôt quand même pour penser à son jardin/potager, ou en tous cas assurément pour en dessiner les plans.

Très drôle.

Vous dites ça, c’est que forcément, vous n’avez pas de potager. Ou encore, c’est une autre possibilité, vous avez bien un potager, mais vous ne faites pas vos semis.

C’est correct que vous ne fassiez pas vos semis, sachez-le, on ne va assurément pas vous juger. C’est même ok si vous ne faites pas de potager, ne serait-ce qu’un tout petit en pot sur votre balcon…

Même pas un petit, pour vrai?

C’est correct, mais c’est quand même dommage.

Vous savez qu’il ne pousse pas que des fruits, des légumes, des fines herbes et des fleurs au potager?

Quand on passe un peu de temps au potager, on fait aussi germer des rapports nouveaux à son alimentation, à la terre où ça pousse, à la vie complexe et complètement mystérieuse qui butine aux fleurs, qui se cache sous les feuilles, qui se terre sous la terre.

Quand tu passes du temps au potager, tu cherches ultimement à récolter du bon, à court et à long terme. Du bon cette année, tout l’été pis même quand l’automne va arriver, mais l’an prochain aussi. Pis le suivant. Tu traites ton coin de terre comme tu veux qu’il te traite, tu le nourris comme tu veux qu’il te nourrisse, tu le brasses pas trop, tu l’entretiens, tu l’aides, mais selon ses besoins à lui autant que selon les tiens, pis tu sais que ça va te revenir.

Je sais, ç’a l’air un brin mystique. Mais y a pourtant rien de plus concret. Tu prépares de la terre, tu sèmes quelques graines, tu donnes de tout petits soins, pis tout à coup, y a ce truc qui pousse, qui mûrit, qui est prêt à être cueilli, dans lequel tu mords là, debout au milieu du carré de terre, après l’avoir tout juste essuyé sur ta manche de vieille chemise.

Pis là, tu capotes. Parce que hein?! Ça goûte quelque chose une tomate?! Un concombre aussi?! Ah ben coudon!

Ouin. Ton rapport au goût vient de changer.

Et plus encore, parce que t’as désherbé certains jours en revenant de travailler, parce que t’as sarclé le samedi matin entre deux cafés, parce que t’as ajouté un peu de compost au cours de l’été, que t’avais pensé à couvrir tes plants de tomates le soir du gel imprévu, que t’avais butté tes poireaux pis tes patates pis que t’as protégé tes oignons pis ton ail de la teigne, ben y a aussi le compteur de ton rapport au gaspillage alimentaire qui se remet à zéro.

Non seulement tu vas vouloir manger et partager ce que tu auras fait pousser dans ton jardin/potager, mais tu vas assurément faire en sorte que ça ne finisse pas sur le tas de compost, encore moins à la poubelle. Tu vas faire en sorte que ça se conserve, tu vas même faire des conserves.

Pis quand tu vas retourner à l’épicerie ou au marché, crois-moi mon ami.e, tu vas avoir un respect tout autre pour tes fruits et légumes, pis pour tous ceux qui les font pousser.

Tu vas retourner à la maison, cuisiner, t’assurer de ne rien gaspiller... et faire tes plans de jardins pour l’été prochain.