Quand il était petit, Joël Xavier pensait que toutes les filles rêvaient d’avoir de la barbe.

S’imaginer en vieux monsieur

CHRONIQUE / Quand Joël Xavier est sorti du ventre de sa mère, le docteur a fait un examen visuel. Puis il a déclaré : c’est une fille.

Les choses auraient pu en rester là. D’ailleurs, Joël a grandi avec l’idée qu’il était une fille. Sans trop de problèmes d’ailleurs.

C’est à l’adolescence qu’il a commencé à se poser des questions. « J’ai réalisé que je ne me voyais pas, mais alors pas du tout, devenir la blonde d’un gars. Je pensais que toutes les filles haïssaient, comme moi, avoir des seins et rêvaient d’avoir de la barbe. Or mes amies de fille m’ont fait réaliser que ce n’était pas du tout le cas ! »

Jusque là, Joël ne s’était jamais défini en fonction d’un genre ou de l’autre. Il a vite compris qu’à cause du regard des autres, il devrait prendre position. Il lui faudrait décider d’être un gars ou une fille. « Quand j’ai été forcé de me poser cette question, je me suis dit : oh, shit », raconte Joël, un Gatinois de 31 ans.

Les choses auraient pu mal tourner. Il a été chanceux. À la fin de l’adolescence, il a rencontré un gars trans. Qu’est-ce qu’il le trouvait beau ! « Je lui ai demandé s’il avait toujours été poilu et musclé comme cela. Il m’a dit que non. Il prenait des hormones. J’ai réalisé que si j’en prenais aussi, je pourrais faire la transition, et que ce n’était pas nécessairement une tragédie d’être trans. »

C’est ainsi que Joël a décidé de faire la « transition ».

Il a entamé des démarches en Ontario, sa province de naissance. Avant 2016, il fallait encore passer par le Centre de toxicomanie et de santé mentale pour se faire rembourser les coûts d’une chirurgie trans. Tout se passait à Toronto, en anglais. Joël Xavier a dû comparaître devant un panel de psychologues chargés d’évaluer s’il était un « vrai » gars.

Un processus dégradant à ses yeux.

« Ils te posent des questions comme : enfant, jouais-tu avec des camions ? Comment te masturbes-tu ? Avec qui as-tu des relations sexuelles ? raconte Joël en soupirant. Ils m’ont aussi demandé si j’avais un problème avec les genres. Je leur ai dit : non, j’ai seulement un problème à avoir accès à des soins de santé et à des chirurgies pour continuer ma transition ! »

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Physiquement, Joël a l’air d’un gars. Pas très grand, barbe discrète au menton. Il rêvait d’être plus poilu et musclé, mais il s’est fait une raison. Il n’a pas voulu s’étendre sur ses chirurgies, se contentant de dire que sa transition est terminée. « Aujourd’hui, je me définis plus comme un homme gai que comme trans. L’aspect trans, c’est réglé. D’ailleurs, je me fais plus achaler parce que je suis gai que parce que je suis trans », dit-il.

Alors que 43 % des personnes trans ont déjà fait une tentative de suicide en Ontario, il se dit bien dans sa peau. Étudiant à la maîtrise à l’Université du Québec en Outaouais, il ne roule pas sur l’or, mais il se débrouille. « Mon parcours a été chiant par bout, dit-il. Mais je suis une personne ridiculement optimiste. »

Avec la professeure Isabelle Côté et le chargé de cours Kévin Lavoie, il organise l’université d’été sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres qui se tiendra pour la première fois à l’UQO, du 4 au 8 juin. L’événement se veut une occasion de réfléchir sur la manière d’aborder la recherche dans le domaine de la diversité sexuelle.

« C’est de voir comment on encourage la participation citoyenne et l’inclusion sociale des personnes trans, dit-il. Il y a encore très peu de chercheurs, de politiciens ou de chroniqueurs trans. On a besoin d’avoir accès à ces espaces-là pour cesser d’être des objets de curiosité et devenir des citoyens à part entière. »

Avant de rencontrer ce gars trans, à l’adolescence, Joël était incapable de se projeter au-delà de l’âge de 25 ans. « C’est après que j’ai pu me voir comme un vieux monsieur. Alors que j’étais incapable de m’imaginer en vieille madame ! »