Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Plus tôt cette semaine, le conseiller Cédric Tessier a accusé un organisme de Gatineau (l’ADDS) d’encourager les sans-abri à dormir dehors à l’approche de l’hiver.
Plus tôt cette semaine, le conseiller Cédric Tessier a accusé un organisme de Gatineau (l’ADDS) d’encourager les sans-abri à dormir dehors à l’approche de l’hiver.

S’il faut parler des morts

CHRONIQUE / Que c’est laid, ce genre de chicanes.

Plus tôt cette semaine, le conseiller Cédric Tessier a accusé un organisme de Gatineau (l’ADDS) d’encourager les sans-abri à dormir dehors à l’approche de l’hiver.

L’organisme accepte de distribuer des tentes et des sacs de couchage aux itinérants.

Un acte répréhensible, aux yeux de M. Tessier, au moment où la Ville de Gatineau démantèle les campings illégaux les uns après les autres.

À la veille des grands froids, a insisté le conseiller, tous les organismes devraient se donner le mot pour encourager les itinérants à dormir à l’intérieur.

S’il fallait, a-t-il ajouté, qu’on retrouve un itinérant mort de froid dans sa tente, l’hiver prochain…

Sous-entendu: c’est vous, l’organisme, qui auriez sa mort sur la conscience.

C’est ça qui est laid.

Ce petit jeu de rejeter la faute sur les autres.

Comme si le problème d’itinérance, plus criant que jamais avec la pandémie et la crise du logement, se résumait à la distribution de quelques tentes et sacs de couchage…

S’il faut parler de morts, parlons-en pour vrai.

Depuis le début de l’année, les organismes de lutte à l’itinérance ont déjà répertorié 50 morts par surdose parmi leur clientèle.

Cinquante morts!

C’est le double de l’an dernier.

Et l’année n’est pas finie, il reste encore deux mois à écouler à 2020. Quelle année horrible.

Le conseiller municipal Cédric Tessier

Pourquoi tant de surdoses?

Parce que la pandémie, tiens.

Parce que la fermeture des frontières a laissé les revendeurs de drogues en rupture de stock.

Si bien qu’on retrouve sur le marché noir toutes sortes de cochonneries coupées avec du Fentanyl.

Un dérivé de la morphine si puissant qu’une simple pilule suffit à terrasser un cheval ou une baleine.

Imaginez un être humain.

Cinquante surdoses mortelles depuis le début de l’année. Qui s’en émeut?

Qui déchire sa chemise en public?

Gatineau est en train de vivre sa première vraie crise des opioïdes dans la plus totale indifférence.

S’il faut parler de morts, parlons d’abord de ces morts-là, ont rétorqué les organismes.

Et ils ont tellement raison.

Quand Cédric Tessier a fait sa sortie, les organismes ont rétorqué: «Hé, monsieur le conseiller! Avant de vous indigner, venez donc faire un petit tour sur le terrain pour voir comment ça se passe…»

Sur le terrain, les beaux principes ne tiennent plus quand un être en détresse cogne à la porte.

«Qu’est-ce qui est mieux? a demandé Annie Castonguay du Bureau régional d’Action Sida. Dormir chez son proxénète en échange de faveurs sexuelles ou dormir dans une tente? Dormir chez un pusher qui va nous faire rechuter ou dormir dans une tente?»

La sortie de Cédric Tessier, aussi maladroite soit-elle, partait sans doute d’une bonne intention. Après tout, les campings de fortune sont loin d’être une solution viable à l’itinérance…

Mais s’il faut désigner un coupable, sentons-nous tous responsables.

La crise de l’itinérance à Gatineau n’est pas le fruit du hasard.

C’est le résultat d’une décennie à faire comme si elle n’existait pas.

Depuis 10 ans, nos gouvernements ont coupé dans les services sociaux et en santé mentale au nom de la rigueur budgétaire. La construction de nouveaux logements de transition et de réintégration pour les itinérants a pris du retard…

Si bien qu’aujourd’hui, notre ville en paie le prix fort.

Au point où la Santé publique a dû réquisitionner le vieil aréna Guertin pour loger des sans-abri cet automne.

Tout cela est bien triste. Mais ne nous leurrons pas.

L’indifférence des gouvernements à l’endroit des itinérants n’est bien souvent que le reflet de la nôtre.