Shanon Dontigny est non-voyante. On la dit aussi armée d’une persévérance à toute épreuve. Emballeuse dans un marché IGA, la jeune femme de 23 ans a travaillé fort pour trouver cet emploi qui fait son bonheur.

Shanon, aveugle et emballeuse

CHRONIQUE / C’est devenu un automatisme. L’emballeuse sait que les produits un peu plus lourds sont d’un côté et les plus légers, de l’autre. Les sacs se trouvent toujours à sa droite ou sous le comptoir. Il lui suffit de tendre le bras.

La file est longue. Shanon Dontigny s’en doute aussi. La caisse enregistreuse émet un son chaque fois qu’un article passe sous le lecteur de code barres. Quand les paniers sont pleins et à la queue leu leu, elle a droit à un concert de bips.

D’un calme olympien, la jeune femme prend délicatement chaque denrée qu’elle dépose dans le sac d’épicerie avant de balayer la surface d’une main. Il ne faut rien oublier.

Ça n’arrête pas devant elle. Un feu roulant de fruits, légumes, lait, fromages, pains, œufs, charcuteries, biscuits, conserves, bouteilles...

«Il reste un piment, deux avocats et les tortillas», dit la caissière en poussant ces aliments vers sa collègue qui, sans perdre une seconde, les ajoute dans le sac rempli juste assez, mais pas trop, avant de le remettre au client satisfait.

On jurerait que l’emballeuse voit tout alors qu’il n’en est rien.

Shanon est aveugle et d’une efficacité redoutable.

Au cours des derniers jours, la jeune femme de 23 ans est devenue une vedette des réseaux sociaux. Une vidéo la montrant en pleine action au marché d’alimentation IGA Sainte-Marguerite, à Trois-Rivières, fait fureur.

Au moment d’écrire cette chronique, la publication avait déjà été visionnée plusieurs centaines de milliers de fois. Si la tendance s’est maintenue, ce n’était pas parti pour ralentir, bien au contraire.

L’emballeuse est surprise de la réaction enthousiaste des gens, mais surtout très fière que son histoire puisse servir d’exemple.

Resplendissante, Shanon Dontigny est arrivée à notre rendez-vous en tenant sa canne blanche de la main droite et le bras de son amoureux de la gauche.

«Shanon est une personne très volontaire! C’est le mot qui la représente le mieux. Ce ne sont pas tous les employeurs qui étaient prêts à l’accueillir, mais elle a persévéré!»

Agente d’intégration au Service externe de main-d’œuvre (SEMO) Mauricie, Francine Ricard n’en revient pas, elle aussi, de la réponse du public.

Mise en ligne par l’organisme qui aide les personnes handicapées à se trouver un travail, la vidéo est rapidement devenue virale.

«On capote!» dit-elle en parlant au nom de ses collègues qui n’ont jamais cessé de croire en Shanon, et ce, même si sa recherche d’emploi s’est échelonnée sur une longue période.

«C’est sûr que ça a été un casse-tête. Quel milieu pouvait être sécuritaire pour elle? Et qu’est-ce qu’on pouvait lui faire faire? Shanon ne voit pas et n’a jamais vu.»

Elle est venue au monde après seulement 24 semaines de grossesse. Cette naissance très prématurée a notamment causé un décollement de la rétine qui a entraîné la perte totale de sa vision.

En grandissant, Shanon Dontigny a subi quinze opérations aux yeux. Sans succès.

«Ma vue ne reviendra pas.»

Plutôt que de se laisser déprimer, la jeune femme a décidé de porter un regard lucide sur sa vie. Elle ne verra jamais, mais en aucun temps, son handicap ne viendra mettre un frein à sa quête d’autonomie.

En plus de faire appel au SEMO pour l’accompagner dans ses démarches, elle a répété partout et à tout le monde qu’elle était prête à occuper un emploi. Il suffisait qu’on lui en donne la chance.

Shanon en a même glissé un mot en attendant son tour chez le dentiste où travaille la conjointe de Stéphane Mongrain, directeur du IGA Sainte-Marguerite.

Le soir venu, la dame en a parlé à son chum.

«Penses-tu que tu pourrais faire quelque chose pour cette jeune femme? Elle ne voit pas, mais elle veut tellement travailler. Et elle se présente super bien.»

Stéphane Mongrain aurait pu faire comme tous les autres employeurs qui avaient été relancés jusque-là par le SEMO et dire poliment qu’il préférait passer son tour.

«Ça m’intéresse», a plutôt répondu le directeur.

«J’ai toujours cru que les gens qui ont une limitation ont leur place dans le monde du travail.»

Stéphane Mongrain a contacté lui-même le SEMO. Il avait entendu parler d’une certaine Shanon et il avait peut-être un poste pour elle.

Depuis l’été dernier, chaque lundi, Shanon Dontigny est emballeuse et ça l’emballe.

«Je savais dans quoi je m’embarquais. C’est un travail qui demande de la précision et de la logique. Le pain ne va pas dans le fond du sac mettons!», rappelle-t-elle en riant.

Son patron vante son «gros bon sens», une qualité, se permet-il d’ajouter, qui n’est pas donnée à tous ceux qui ont deux yeux pour voir.

La patience non plus n’est pas innée. Des clients pressés de sortir du commerce vont parfois soupirer leur exaspération devant celle qui porte un écusson sur lequel il est écrit «Basse vision».

«Quand je vois qu’ils ont l’air pressés, je me dépêche, je ne brette pas.»

Heureusement, c’est la minorité des gens qui ont manqué de respect envers celle qui reçoit plutôt des «Bravo» et des «Lâche pas».

L’intégration de Shanon est une réussite et la preuve que les personnes ayant un handicap peuvent être une solution à la pénurie de main-d’œuvre qui s’observe en ce moment.

Pour Francine Ricard, le secret de ce succès se trouve aussi parmi les employés de cette épicerie de quartier.

Les caissières ont été les premières à faire preuve d’ouverture en acceptant d’énumérer à voix haute, du moins le plus possible, les différents produits qu’elles glissent vers Shanon.

Elle en reconnaît plusieurs à leur forme et à leur odeur.

L’autre jour, l’emballeuse a fait rire un client en mettant dans son sac un truc qu’elle aussi affectionne particulièrement.

Ah! Des brownies! Ça, c’est bon!»