Une Église en faillite

CHRONIQUE / Bien que je ne sois pas à proprement parler un chrétien ni un croyant, je n’ai jamais caché mon attachement aux valeurs chrétiennes et mon admiration pour le Christ, que je considère comme un modèle et une source d’inspiration. Après tout, bien que nous n’en soyons pas toujours conscients, c’est au christianisme que nous devons l’essentiel des valeurs qui définissent notre civilisation, donc les individus que nous sommes. Pour autant, je n’ai jamais ressenti le moindre attachement envers l’Église catholique, que je considère comme une institution vétuste, voire foncièrement malsaine.

Mais n’y a-t-il pas là une contradiction flagrante ? Comment pourrais-je admirer le Christ, mais pas ses représentants ? Et comment notre civilisation pourrait-elle être autant redevable au christianisme, mais pas à l’Église ? Pour répondre à ces questions, il faut selon moi retourner aux sources du christianisme, notamment au message évangélique. Or, si l’on tient compte du Christ lui-même, de sa vie et de son œuvre, on a vite fait de constater que l’Église s’est montrée bien peu digne de lui. Pire, j’irais même jusqu’à dire qu’à bien des égards, l’Église constitue une « perversion », car elle s’est non seulement détournée du message évangélique, mais elle l’a aussi et surtout altéré pour servir ses propres intérêts.

Cela dit, les problèmes de l’Église ne se résument pas qu’à une série d’erreurs, mais plutôt à une grave confusion entre la fin et les moyens. Alors que le message du Christ était profondément humaniste, l’Église semble pour sa part avoir perdu foi en l’humanité, au point où elle se montre incapable d’accepter ses imperfections et de lui pardonner ses erreurs. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que l’Église ait succombé à la tentation de la sécurité, pour ne pas dire à la tentation autoritaire, et ce, prétendument au nom du bien – pour protéger l’être humain contre lui-même, contre ses propres faiblesses. Ici encore, l’expression « l’enfer est pavé de bonnes intentions » prend tout son sens.

Au regard de ses errances, il apparaît donc assez compréhensible que l’Église soit actuellement « en faillite », comme nous le rappelait récemment Jocelyn Girard dans un texte publié dans nos pages. Et comme nous venons de le démontrer, cette faillite n’est pas qu’économique, elle est aussi et surtout morale. En ce sens, la disparition prochaine de l’Église ne pourrait être qu’une bonne nouvelle, et qui plus est une formidable occasion pour les croyants et pour tous ceux qui sont attachés aux valeurs chrétiennes de revenir à l’essentiel, de repenser la place du message évangélique dans le monde, ainsi que la meilleure façon de le propager.

Un bref survol historique permet d’ailleurs de constater que ce message a généralement été beaucoup mieux servi par les « laïcs », notamment les humanistes de la Renaissance et les penseurs des Lumières, que par l’Église elle-même. Certaines valeurs évangéliques comme la liberté, l’égalité et la solidarité ont effectivement été au cœur des réflexions et des combats menés par les Modernes. Ainsi, sans rien enlever aux bonnes œuvres de l’Église, on pourrait ironiquement résumer toute la modernité sociale et politique à une lente et progressive avancée des valeurs chrétiennes… sans le concours de l’Église !

Finalement, aux « fidèles » qui pourraient être choqués par mes propos, j’aimerais dire ceci que la véritable Église ne saurait être réductible à ses institutions et à ses rites. J’aimerais leur dire que le message du Christ n’appartient pas qu’à celles et ceux qui ont été baptisés, mais au contraire à tous ceux et celles qui s’efforcent de suivre son enseignement. Et pour cela, nul besoin de se plier à une quelconque orthodoxie religieuse. Le Christ lui-même a transgressé de nombreux interdits à son époque, notamment en s’adressant aux femmes et aux « impurs ». Car comme nous le montre bien la parabole du bon Samaritain, la véritable Église est dans le cœur de tous ceux et celles qui œuvrent à faire de ce monde un monde meilleur, en nous aidant à approfondir notre humanité commune.