Travailler, c’est trop dur

CHRONIQUE / « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour. » – Confucius

Pourquoi travaille-t-on ? La plupart d’entre nous répondront probablement qu’on travaille pour gagner sa vie, pour faire de l’argent. Ce n’est pas une mauvaise réponse. Après tout, comme le dit l’adage populaire, nous ne pouvons vivre que d’amour et d’eau fraîche. Or, au-delà de sa nécessité, quel rôle peut bien jouer le travail dans nos vies ?

La réponse à cette question variera évidemment selon la personne à qui elle est posée, et plus particulièrement en fonction de sa situation. Certaines personnes considèrent effectivement le travail comme une simple source de revenu, mais d’autres diront qu’il s’agit aussi d’une manière de s’accomplir en tant que personne, de prouver sa valeur aux yeux des autres. Notre société accorde beaucoup de valeur au travail, au point où elle se montre parfois intraitable envers celles et ceux qui ne travaillent pas.

N’empêche que notre relation au travail demeure pétrie de contradictions. D’une part, nous valorisons beaucoup le travail, car nous y voyons une forme d’accomplissement ou de devoir ; d’autre part, nombreux sont ceux qui rêvent de s’en affranchir et qui attendent leurs vacances annuelles comme une forme de soulagement, voire de libération. En dépit de la valeur que nous lui accordons, le travail semble ainsi lié à la notion de labeur, c’est-à-dire une activité pénible et soutenue que nous nous imposons ou qui nous est imposée contre notre volonté.

Pour la plupart d’entre nous, notre rapport au travail est donc purement instrumental. Le travail n’est qu’un moyen, et non une fin. Nous travaillons par nécessité économique ou pour se conformer aux attentes de la société. Nos principales motivations sont extrinsèques, c’est-à-dire étrangères à notre volonté propre. C’est pourquoi le travail nous apparaît bien souvent comme un fardeau. En réalité, rares sont les personnes qui ont le privilège de faire un travail dans lequel elles se sentent si bien, si accomplies, qu’elles n’ont même pas le sentiment de travailler. Rares sont aussi celles qui peuvent s’offrir le luxe de travailler moins afin de se consacrer davantage à leur famille ou à leurs loisirs. Dans ces conditions, on tolère assez mal l’idée que certaines personnes – une petite élite ? – puissent jouir de tels privilèges, mais pas nous. Cela nous semble injuste.

Mais c’est sans compter l’extraordinaire capacité de notre cerveau à rationaliser des situations qui nous semblent a priori intenables. Puisque nous ne pouvons pas tous bénéficier des privilèges accordés à cette petite élite, nous nous convainquons que cela est légitime et que si nous travaillons suffisamment fort, nous pourrons peut-être y accéder nous aussi. C’est l’illusion de la méritocratie, qui fait reposer le succès d’une personne sur la seule force de volonté plutôt que sur les circonstances et l’effort collectif. Ironiquement, cela a pour effet de nous pousser à travailler toujours davantage, même contre notre propre intérêt. Nous croyons que notre salut passe par le travail, alors qu’il est souvent notre bourreau. Cette extraordinaire contradiction est d’autant plus troublante qu’elle participe à faire du travail un outil de contrôle social, pour ne pas dire d’assujettissement. Nous ne travaillons alors plus que pour « gagner notre vie », quitte à y perdre notre âme.

Individuelle et collectivement, nous gagnerions donc à davantage nous questionner sur notre rapport au travail, et plus particulièrement sur la place que nous souhaitons lui accorder dans nos vies. La plupart des gens rêvent de liberté et de loisirs, mais s’enfoncent toujours plus profondément dans le travail, comme s’il s’agissait d’une panacée. On cherche à nous convaincre que le bonheur passe par le succès professionnel et économique, mais nous oublions souvent que cette quête du succès n’a de sens que si elle permet de libérer le potentiel humain.

Tous n’ont peut-être pas le privilège de travailler par passion, mais tous devraient néanmoins pouvoir se réaliser à travers lui. Après tout, le travail n’est qu’une dimension de l’expérience humaine parmi tant d’autres.