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Mourir pour la cause

CHRONIQUE / La semaine dernière, Luc Ferrandez a jeté un pavé dans la marre en évoquant la possibilité d’étendre l’aide médicale à mourir aux personnes qui souhaiteraient éviter de devenir un fardeau pour leurs proches et pour la société en général. En effet, l’ancien maire de l’arrondissement montréalais du Plateau-Mont-Royal a évoqué le droit à l’autodétermination comme argument permettant à une personne de demander qu’on mette fin à ses jours si cette dernière considère que sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue, notamment sur la base de motifs sociaux et environnementaux. Aussi troublante puisse-t-elle être, je crois que cette proposition mérite réflexion.

Personnellement, j’ai toujours été pour l’aide médicale à mourir et je suis plutôt favorable à l’idée d’assouplir les règles d’admissibilité qui, à l’heure actuelle, me semblent un peu trop restrictives. Par exemple, je trouve déplorable qu’une personne en proie à des souffrances physiques et/ou morales constantes ne soit pas admissible simplement parce qu’elle n’est pas à proprement parler en « fin de vie ». Je pense aussi que pour les personnes souffrant de maladies dégénératives, l’accès à l’aide médicale à mourir par le biais d’une demande anticipée devrait être sérieusement envisagé.

Pour autant, je ne suis pas certain que troquer le critère de la souffrance pour celui du fardeau, comme le suggère M. Ferrandez, soit une bonne idée. D’abord, je trouve la notion de fardeau un peu trop floue et subjective. Et un peu trop péjorative, surtout. J’entends par là que considérer une personne – ou soi-même – comme un fardeau revient ni plus ni moins à la considérer comme inutile et superflue. Et lorsque quelque chose ou quelqu’un apparaît comme inutile et superflu, il devient plus facile de s’en débarrasser, n’est-ce pas ? Dans ce contexte, je me demande s’il est encore raisonnable de parler de consentement libre et éclairé.

Car ce qu’il faut savoir, c’est que nous ne sommes généralement pas aussi libres dans nos décisions que nous aimons le croire. Ainsi, en ramenant tout ce débat à une simple question d’autodétermination, nous nous exposons à diverses dérives. Comment, en effet, pouvons-nous ignorer les pressions directes ou indirectes qu’une personne pourrait subir lorsqu’elle sera perçue par ses proches – ou par elle-même – comme un simple fardeau ? Comment ignorer les facteurs socio-économiques qui déterminent nos choix ?

Évidemment, il reviendra toujours à chaque individu de décider par lui-même et pour lui-même de la valeur de sa propre vie. Par contre, ce que je dis, c’est que ce serait une illusion de croire que ce genre de réflexion peut se faire en dehors de toute influence issue du contexte social dans laquelle elle s’inscrit. Accepter un critère comme le fardeau pourrait donc avoir de nombreuses implications. Par exemple, puisque nous vivons dans une société capitaliste et productiviste, se pourrait-il que la notion de fardeau renvoie directement à notre capacité à produire des biens et des services ? Se pourrait-il alors qu’une personne en arrive à dévaluer sa propre existence dès lors qu’il se perçoit non plus comme un « actif » pour la société, mais comme un « passif » ?

Luc Ferrandez me répondrait peut-être qu’il s’agit là d’un mal nécessaire. En effet, puisque l’humanité vit actuellement à crédit, il conviendrait certainement que chacun de nous fasse sa part, non seulement en cherchant à réduire son empreinte écologique, mais aussi en évitant d’étirer abusivement et inutilement son existence. La proposition est compréhensible, voire valable, mais s’accompagne d’effets insidieux dont nous devrions nous méfier.

Bref, plutôt que de mettre fin à nos jours, ou encore de cesser de faire des enfants, comme certaines personnes l’ont aussi suggéré, pourquoi ne pas simplement apprendre à vivre autrement ? Nous avons toutes les ressources nécessaires pour assurer le bien-être de tous les êtres humains, encore faudrait-il apprendre à bien les gérer et à mieux les distribuer. Inutile de mourir pour la cause, donc, mais tâchons plutôt de cultiver notre humanité commune et notre solidarité envers celles et ceux qui constituent un « fardeau ».