Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Les garçons ne pleurent pas

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Les gars, il faut qu’on se parle. Il faut qu’on se parle de nous, car je pense qu’on a un sérieux problème. Au Québec, depuis le début de l’année, pas moins de neuf femmes ont été tuées par leur conjoint et les cas de violence conjugale se multiplient. Cette vague de féminicides ne doit pas rester sans réponse ou sombrer dans l’oubli. Il faut chercher à comprendre ce qui ne va pas avec les hommes. Certes, la pandémie constitue probablement un facteur aggravant ou «facilitant», mais ce n’est pas la source du problème et encore moins une excuse. Le problème est plus profond et insidieux. Le problème, je crois, c’est la masculinité toxique.

Oui, j’ai bien dit masculinité toxique. Je sais que cette expression dérange plusieurs hommes, mais il faut appeler un chat un chat. Et avant que vous ne déchiriez vos chemises, sachez que je suis conscient qu’il ne faut pas généraliser et que tous les hommes ne sont pas violents ou irrespectueux envers les femmes. Je sais aussi que nous avons fait d’énormes progrès dans les dernières décennies, mais force est tout de même de constater que ce n’est toujours pas suffisant. Et force est aussi de constater que le problème revêt une dimension systémique. Mais pour bien le comprendre, il faut d’abord se pencher sur le concept de masculinité toxique, lequel est souvent méconnu et mal compris.

En gros, la masculinité toxique fait référence à certaines normes du comportement masculin qui ont un impact négatif sur la société et sur les hommes eux-mêmes. Il s’agit notamment de certains stéréotypes dépeignant les hommes comme socialement dominants (normalisation de la violence et de l’agressivité), mais aussi de toute la pression sociale exercée sur les garçons afin d’encadrer leurs comportements et leurs sentiments. Par exemple, qui ne s’est jamais dit, en voyant des garçons se disputer ou se battre, que «les garçons resteront des garçons»? Cette conception essentialiste de la masculinité est nuisible, car elle tend à enfermer les garçons dans des rôles et des stéréotypes dépassés et limitatifs. Autrement dit, les stéréotypes de genre exercent sur les garçons une pression psychologique potentiellement dommageable pour eux et pour les autres.

Vous connaissez probablement tous la citation «On ne naît pas femme : on le devient», de Simone de Beauvoir. Cela signifie qu’il n’y a pas de «nature féminine», donc que la féminité demeure toujours à faire et à refaire. Pareillement, on ne naît pas homme : on le devient. Cela implique deux choses. D’abord, que les hommes n’ont pas à se sentir attaqué par le concept de masculinité toxique, car il ne s’agit pas de prétendre que les hommes sont mauvais ou méchants par nature, mais bien qu’ils le deviennent à coups de stéréotypes et de pression sociale. Ensuite, que la masculinité toxique n’est pas une fatalité, car il revient à nous de construire une masculinité nouvelle, plus saine et plus positive.

Mais, concrètement, quel est le problème avec cette masculinité toxique et comment se manifeste-t-elle? Outre la violence conjugale et les féminicides dont nous avons déjà parlé précédemment, notons que la masculinité toxique est intimement liée au patriarcat. Les hommes sont souvent perçus et se perçoivent eux-mêmes comme «supérieurs». Cela a forcément un impact sur leurs relations avec les autres (avec les femmes, certes, mais aussi avec les autres hommes), tout comme sur le rapport à soi-même et à la réalité. Les traits masculins toxiques font ainsi en sorte que les hommes sont souvent compétitifs à outrance, peu en phase avec leurs émotions, réfractaires aux changements et peu enclins à l’autocritique.

Depuis le mouvement féministe des années 1960, la masculinité est en redéfinition, voire en crise. Les hommes ont perdu leurs repères traditionnels et leur position dominante dans la société. En apparence, du moins, car le patriarcat n’a vraisemblablement pas dit son dernier mot. Les transformations sociales initiées par le féminisme ont en réalité généré une forte réactance dont la masculinité toxique est l’un des principaux symptômes. Plusieurs hommes ont l’impression que leur virilité est en péril. Et comme les petits garçons qui brisent leurs jouets lorsqu’ils sont frustrés, les hommes ont tendance à répondre par la violence et l’agressivité.

Finalement, les gars, j’aimerais que vous reteniez ceci : discuter de masculinité toxique n’est pas une attaque en règle contre les hommes. Au contraire, il s’agit d’aider les hommes à embrasser une masculinité plus saine et plus positive. Il s’agit de rompre avec les normes et les stéréotypes qui engendrent les comportements destructeurs. Et je m’exprime ici en tant qu’homme, évidemment, mais aussi comme père de deux jeunes filles à qui je souhaite de grandir dans un monde meilleur, un monde libéré de cette masculinité toxique. Et si j’avais des garçons, je leur souhaiterais exactement la même chose. Un monde où les garçons auront enfin le droit de pleurer.