Des personnalités comme Denise Bombardier font figure de voix dissidentes au Québec.

Les dissidents

CHRONIQUE / Est-ce moi où nous ne savons plus débattre ? Depuis quelques années, en effet, j’observe que nos débats publics sont de plus en plus polarisés, pour ne pas dire carrément violents. Je pense aux débats sur la laïcité et les accommodements raisonnables, évidemment, mais aussi à toutes ces questions concernant l’identité sexuelle et de genre, ou encore la culture du viol. Les gens ne s’endurent plus, on dirait. Le problème ne date pas d’hier, je suppose, mais force est de constater que l’avènement des réseaux sociaux n’aura fait qu’accentuer le phénomène.

Sur Facebook, en effet, il ne se passe pratiquement plus une journée sans que nous assistions à des débats houleux qui se transforment en foire d’empoigne, le tout agrémenté par une tempête d’insultes en tous genres. En général, il s’agit d’insultes grossières et gratuites, mais d’autres fois, il est question d’insinuations ou d’accusations graves, notamment au sujet du sexisme, du racisme ou de la transphobie. Je ne cherche évidemment pas à nier ces réalités que sont le sexisme, le racisme ou la transphobie, mais simplement à faire remarquer que de telles accusations ne devraient pas être lancées à la légère. 

Or, il s’avère que pour certaines personnes atteintes du syndrome de la bien-pensance, toute pensée divergente relève ni plus ni moins de l’oppression ou de la discrimination, comme si le simple fait d’exprimer un désaccord constituait une forme d’agression ou d’outrage. Vous n’êtes pas d’accord avec les quotas paritaires ? Vous êtes sexiste. Vous considérez que nous devrions baisser les seuils d’immigration ? Vous êtes racistes. Vous pensez que les sexes mâle et femelle sont des réalités biologiques ? Vous êtes transphobe. Aussi simple que ça.

Toutes ces polémiques et querelles posent la question de la liberté d’expression. En effet, jusqu’à quel point sommes-nous toujours libres d’exprimer des opinions divergentes dans un monde où l’indignation et les insultes font maintenant office d’arguments ? Il est inquiétant de constater que l’étau se resserre de plus en plus sur celles et ceux qui n’embrassent pas la pensée dominante, c’est-à-dire la pensée bonne. Des militants vont même jusqu’à brûler des livres ou empêcher la tenue de certains événements lorsque ceux-ci ne correspondent pas à leurs valeurs.

Mais de quelle pensée dominante parle-t-on ici, exactement ? Celle de la gauche multiculturelle et mondialiste, essentiellement. Évidemment, je suis conscient que cette gauche ne constitue pas une force politique dominante, mais son influence n’en est pas moins palpable. C’est sur le terrain des idées, et plus particulièrement de la morale, que cette gauche s’avère la plus active et la plus efficace. Elle trace la ligne entre ce qui est politiquement correct et ce qui ne l’est pas. Et elle possède sa petite police de la vertu qui, non sans mépris et condescendance, veille à ce que les dissidents soient honnis ou punis.

Et qui sont les dissidents ? En France, je pense à des noms comme Alain Finkielkraut, Caroline Fourest et Michel Onfray. Au Québec, ce sont des personnalités comme Richard Martineau, Denise Bombardier et Mathieu Bock-Côté qui endossent ce rôle. Et ils en paient lourdement le prix, toujours à coup d’insultes et de menaces. On les accuse aussi de fomenter la haine et l’intolérance. On me répondra peut-être que certains de ces individus aiment bien jouer dans le registre de la provocation, ce qui ne manque pas de faire réagir.

Tout cela est vrai, mais ne justifie en rien le climat de censure qui plane sur nos débats. Qu’elle vienne de la gauche ou de la droite, cette attitude doit être dénoncée. Or, j’ai la désagréable impression qu’une part non négligeable de la gauche se sent de plus en plus autorisée à recourir à la violence et à l’intimidation pour faire valoir ses idées. Tout cela au nom du bien, évidemment.

Bref, bien que je sois rarement d’accord avec eux, je les aime bien, moi, ces penseurs dissidents. Je les respecte, à tout le moins, car ils ont le mérite de nous empêcher de tourner (penser) en rond. Et ils ont le courage de leurs opinions. Cela vaut bien que nous leur accordions un peu de notre respect, et surtout le droit à la dissidence.