Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Le doute raisonnable

CHRONIQUE / « Un mensonge répété dix fois reste un mensonge; répété dix mille fois, il devient la vérité. » - Adolf Hitler

D’entrée de jeu, je m’excuse de débuter cette chronique avec une citation qui s’apparente à un point Godwin. Cela dit, rassurez-vous, je ne vais comparer personne à Hitler ou au nazisme. Seulement, cette citation illustre selon moi très bien la problématique des fake news – et de la désinformation en général – dont je vais vous parler dans ce texte.

Un exemple tristement célèbre de fausse nouvelle ayant eu un retentissement énorme dans le public est celui du chercheur britannique Andrew Wakefield et de sa fameuse étude qui suggérait un lien entre le vaccin ROR (rougeole-oreillons-rubéole) et l’autisme. Je dis que c’est une fausse nouvelle, car on sait maintenant que les prétentions du docteur Wakefield étaient fausses, mais la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre et a littéralement semé un vent de panique dans la population, au point où de nombreuses personnes y croient encore.

Depuis leur publication en 1998, les travaux d’Andrew Wakefield ont été maintes fois désavoués et sont ni plus ni moins considérés comme une fraude intellectuelle. Ce dernier a d’ailleurs été radié du registre médical. De très nombreuses recherches épidémiologiques ont démontré une absence de lien entre les vaccins et l’autisme. Il y a un consensus scientifique sur cette question. Mais dans l’esprit de certaines personnes, un doute persiste. Et si on nous cachait des choses ? Et si nous étions manipulés par les gouvernements et par Big Pharma ?

Wakefield lui-même n’en démord pas. Maintenant exilé aux États-Unis, le chercheur déchu est devenu très proche des milieux ultraconservateurs américains et constitue l’un des fers de lance du mouvement anti-vaccination – un mouvement qui, faut-il le rappeler, prend constamment de l’ampleur depuis quelques années. L’influence du mouvement antivax est telle que le taux de vaccination contre la rougeole dans le monde ne cesse de chuter, ce qui a provoqué en 2017 la plus grande épidémie de rougeole aux États-Unis depuis des décennies. Des cas similaires ont été observés en France et en Italie, des pays qui, en principe, obligent pourtant les parents à faire vacciner leurs enfants.

Cela démontre bien la persistance et les risques associés à la propagation de fausses nouvelles. Bien qu’elle ne repose sur aucune recherche épidémiologique sérieuse, l’idée selon laquelle les vaccins seraient dangereux a fait son chemin jusque dans notre inconscient collectif et ne cesse de faire des ravages. Ajoutons à cela que les réseaux sociaux sont devenus un important vecteur de propagation des thèses antivax et des théories complotistes en tous genres.

De manière générale, le problème avec ces théories est qu’elles sont irréfutables. Il n’y a effectivement presque aucun moyen de démontrer qu’elles sont fausses, et inversement les complotistes trouveront toujours une façon de « prouver » qu’ils ont raison. Dans le cas de la polémique entourant les travaux d’Andrew Wakefield, par exemple, si ce dernier n’avait pas été radié, ses partisans continueraient d’utiliser son statut de médecin pour mousser leurs théories. Mais puisqu’il a été radié, c’est forcément parce qu’il avait raison et qu’il a osé révéler au grand jour une vérité qu’on cherche à nous cacher.

« Il faut douter de tout », nous disent les complotistes. Le doute est certes une vertu épistémique, mais poussé jusqu’à la défiance, il devient un vice. Autrement dit, le doute n’est pas une fin en soi, mais un moyen (un outil). La suspension du jugement ne doit pas être permanente, mais temporaire.

Je crois que nous pouvons distinguer deux types de doute : le doute sceptique et le doute méthodique. Le doute sceptique est un doute radical qui repose sur l’hypothèse selon laquelle la connaissance serait impossible ou inaccessible (cachée ?). Les sceptiques de ce genre se replient donc sur une conception relativiste ou subjectiviste de la connaissance. Il s’ensuit qu’ils considèrent la vérité comme une affaire d’opinion et de pouvoir – d’où leur méfiance à l’égard des autorités et du « discours officiel ».

Le doute méthodique, quant à lui, est intimement lié à la démarche scientifique. Il réclame des preuves et se base sur l’étude attentive des faits. C’est un scepticisme rationnel qui, en plus de rejeter les certitudes et les dogmes, n’accepte que les preuves empiriques et les hypothèses réfutables (vérifiables). Il permet donc de critiquer le « discours officiel » sans sombrer dans la paranoïa pour autant.

Alors que certaines personnes vont jusqu’à remettre en question l’existence même du coronavirus, je redoute déjà le jour où des chercheurs nous annonceront qu’ils ont trouvé un vaccin efficace et sécuritaire contre la COVID-19. À ce moment-là, nous entrerons certainement dans une nouvelle phase du délire collectif qui se caractérise actuellement par une méfiante démesurée et déraisonnable à l’égard des gouvernements et des autorités sanitaires.

Refuser d’obéir aveuglément ? Évidemment. Penser par soi-même ? Indispensable. Douter ? Certes, mais encore faut-il savoir faire un usage raisonné du doute. Car douter ne signifie pas délirer.