Le côté sombre du militantisme

CHRONIQUE / Parmi les proverbes populaires, « l’enfer est pavé de bonnes intentions » est certainement celui que je répète le plus souvent. Et même s’il peut paraître un brin pessimiste, je l’aime bien ce proverbe, notamment parce qu’il nous dit que, dans le fond, les méchants ne sont pas vraiment méchants, que le mal n’est qu’une « erreur ». Cette idée est rassurante, certes, mais aussi un peu effrayante, car on se rend alors compte que nous sommes tous plus ou moins enclins à l’erreur, donc au mal, et ce, indépendamment de nos bonnes intentions.

Autrement dit, lorsque nous commettons le mal, nous pensons généralement faire le bien. Et s’il y a bien un groupe de personnes à qui ce principe s’applique, ce sont les militants. De gauche ou de droite, anti-ceci ou pro-cela, les militants forment une catégorie d’individus qui m’est particulièrement insupportable. Et si je les trouve insupportables, ce n’est pas parce que je pense que les militants sont de mauvaises personnes, mais simplement parce qu’ils incarnent, à mes yeux, tout ce qui ne va pas dans nos débats publics, à savoir le refus de dialoguer et de soumettre ses opinions à l’examen critique.

Contre le dogmatisme, il n’y a cependant pas de solution miracle. Depuis Socrate, nous savons que la meilleure façon de se prémunir contre le mal qui découle de l’ignorance, c’est de s’appuyer sur la pensée rationnelle et d’accepter de se remettre en question – et de se faire remettre en question. Bref, savoir faire preuve de prudence et d’humilité dans la recherche de la vérité, sachant qu’elle nous échappe bien souvent.

Mais les militants ne cherchent pas la vérité ; ils la possèdent déjà. Les militants ne souhaitent pas susciter la réflexion ; ils souhaitent convaincre. Les militants ne cherchent pas à dialoguer ; ils veulent avoir raison. Et les militants ne doutent pas ; ce serait admettre qu’ils puissent ne pas avoir raison.

Bon, je suis peut-être un peu sévère, mais reste que le militantisme n’est peut-être pas une activité aussi vertueuse que certains voudraient nous le faire croire. Non pas que je doute de la bonne foi des militants. Au contraire, je suis plutôt convaincu que la majorité d’entre eux sont des gens de cœur, entièrement dédiés à une cause ou à une idée. Pour autant, cela ne signifie pas que leurs actions ou leurs paroles soient forcément justes. Parfois, il arrive que nous défendions une bonne cause ou une bonne idée sur la base de mauvais arguments, ou encore d’une mauvaise stratégie.

Le principal problème avec les militants, c’est qu’ils sont souvent aveuglés par leur vision manichéenne du monde et leur prétendue supériorité morale. Ils divisent le monde en deux : les bons et les méchants. Plus encore, les militants commettent l’erreur de soumettre l’ensemble de la réalité à leurs préférences idéologiques, comme si tout le monde tournait autour d’eux. Ils sont obsédés par l’objet de leur militantisme, au point d’en faire leur raison de vivre et de perdre tout contact avec la réalité objective. Ils ne voient plus le monde qu’à travers le prisme de leur grille d’analyse idéologique du monde.

C’est ainsi que certaines féministes en viennent à voir du sexisme partout, que des antiracistes voient du racisme partout et que des nationalistes identitaires s’imaginent de sombres plans visant à islamiser en douce les sociétés occidentales. Cela nous montre bien les effets pervers du dogmatisme et de la rigidité intellectuelle qui anime l’engagement militant de nombreuses personnes.

C’est là le côté sombre du militantisme qui, par un excès de volontarisme, en vient à laisser le discours idéologique prendre le pas sur la pensée critique. C’est ainsi que nos débats deviennent des foires d’empoigne plutôt que des dialogues constructifs. Tout cela est très déplorable, car dans une société libre et démocratique comme la nôtre, rien n’est plus précieux que la délibération, car comme le dit un autre proverbe, « c’est du choc des idées que jaillit la lumière » !