La chef du Parti vert du Canada, Elizabeth May

Des verts pragmatiques

CHRONIQUE / Dernièrement, la chef du Parti vert du Canada, Elizabeth May, a généré un mélange de surprise et d’indignation en adoptant une position relativement favorable aux sables bitumineux de l’Alberta. En effet, Mme May a affirmé que, puisque le Canada avait toujours besoin des hydrocarbures (le pétrole et le gaz naturel) pour fabriquer certains produits et pour satisfaire ses besoins énergétiques, il valait mieux « consommer local » que de dépendre des importations de pétrole étranger. Par ailleurs, elle prône une transition juste et réaliste vers les énergies vertes, sachant très bien que cela ne pourra pas se faire du jour au lendemain.

Il n’en fallait évidemment pas plus pour qu’elle soit taxée d’hypocrisie, voire de trahison, par certains militants écologistes. Et c’est sans aucun doute le même sort qui attend l’activiste Steven Guilbeault, qui vient tout juste de faire le saut en politique sous la bannière libérale. Certes, il peut sembler ironique que l’ancien directeur d’Équiterre s’engage en politique dans une formation qui, récemment encore, a donné le feu vert à l’expansion du pipeline Trans Mountain, mais il n’en demeure pas moins qu’il faudrait être de mauvaise foi pour prétendre que monsieur Guilbeault – tout comme madame May – n’est pas un écologiste sincère et convaincu.

En fait, ce qui distingue M. Guilbeault et Mme May des militants écologistes qui les critiquent, c’est qu’ils ont décidé de s’engager en politique active plutôt que se contenter de jouer aux éternels gérants d’estrade. Qu’on me comprenne bien, je ne dis pas que les militants sont inutiles et que ce ne sont que des chialeux. Au contraire, dans une démocratie saine, nous avons besoin de voix dissidentes venant de toutes les strates de la société civile. Cela dit, c’est en politique que les décisions se prennent et, à ce titre, je crois qu’il faut saluer le courage de celles et ceux qui décident de s’y engager et s’enthousiasmer du fait que des hommes et des femmes de leur trempe osent s’y aventurer.

Or, le militantisme et la politique sont deux choses très différentes. Le militantisme implique généralement un engagement profond et sans compromis en faveur d’une cause. C’est pourquoi le militant ne s’encombre pas vraiment de la réalité, mais poursuit plutôt un idéal dont il cherche à faire la promotion. La politique, au contraire, est un espace de délibération et de compromis. Le politicien, contrairement au militant, doit donc s’accommoder du réel et accepter les limites qui lui sont imposées. En ce sens, attendre des politiciens qu’ils agissent comme des militants dénote une profonde incompréhension de la chose publique. Si la qualité première d’un militant est certainement son idéalisme, celle du politicien relève davantage du pragmatisme.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, ces distinctions s’avèrent particulièrement utiles et pertinentes dans le cadre des réflexions auxquelles sont actuellement conviés les élu-e-s et la population au sujet de l’implantation de grands projets industriels comme GNL Québec, Métaux BlackRock et Arianne Phosphate. Personnellement, je ne suis pas un spécialiste de ces enjeux, je vais donc m’abstenir de me positionner clairement et de manière définitive, mais il me semble à tout le moins qu’il serait malavisé de rejeter du revers de la main des projets qui, en plus de se plier à des normes environnementales strictes, sont susceptibles de générer des retombées économiques importantes.

Bref, ces « grands projets » ne sont peut-être pas à proprement parler des projets d’avenir, mais ce sont potentiellement d’excellents projets de transition. Car bien qu’ils ne soient pas totalement neutres sur le plan environnemental, force est de reconnaître qu’ils constituent une avancée concrète dans la bonne direction. À tout cela, ajoutons que la création d’un Fonds régional vert serait une excellente initiative afin d’assurer la pérennité économique de la région et sa transition vers une économie toujours plus verte. Évidemment, les écologistes purs et durs ne seront toujours pas satisfaits, mais les « verts pragmatiques » salueront quant à eux ce qu’il convient d’appeler une solution équilibrée.