Avortement: le débat impossible

CHRONIQUE / On ne l’avait pas vraiment vu venir, celle-là, mais avec ce qui se passe aux États-Unis en ce moment, la question de l’avortement est revenue hanter le débat public au Québec et au Canada. En guise de réaction, nos gouvernements ont adopté des motions visant à réaffirmer le droit des femmes à disposer de leur corps. Tous les partis politiques ont applaudi, sauf les conservateurs. Comment interpréter ce refus ? Serait-ce que les conservateurs souhaitent rouvrir le débat sur l’avortement s’ils sont élus ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux, je ne vais donc pas spéculer sur les intentions réelles ou cachées des conservateurs. Par contre, je note qu’ils sont les seuls à ne pas soutenir inconditionnellement le droit à l’avortement, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Qu’on me comprenne bien, je n’ai pas dit que j’étais contre l’avortement, mais il m’apparaît néanmoins sain qu’une question aussi complexe et délicate que celle-là ne soit pas assujettie à une unanimité béate et simpliste. Bref, je trouve ça sain qu’on puisse en débattre.

Mais le peut-on réellement ? La question se pose, car il n’y a à proprement parler jamais eu de débat politique sur l’avortement au Canada. Remarquez, c’est peut-être mieux comme ça, mais reste que si la pratique de l’avortement est décriminalisée au Canada, ce n’est pas en raison d’une quelconque volonté politique, mais bien parce que la Cour suprême en a décidé ainsi (R. c. Morgentaler, 1988). Depuis, aucune législature ne s’est penchée sur la question et aucune loi ne vise à encadrer l’avortement au Canada. C’est le « free for all », comme on dit.

Il en résulte que l’avortement apparaît presque comme un droit sacré. Or, au Canada, aucun droit n’est absolu ou supérieur à tous les autres. Ce faisant, les opposants à l’avortement ont à tout le moins raison sur un point, à savoir qu’une réflexion s’impose sur le statut du foetus et sur un éventuel droit à la vie de ce dernier. En effet, que cela nous plaise ou non, je vois assez mal comment nous pourrions occulter cette dimension fondamentale du débat.

Mais c’est sans compter les extrémistes de tous acabits. Car, dans les faits, si l’avortement est devenu un débat impossible, c’est essentiellement parce qu’il a été pris en otage par deux groupes tout aussi radicaux et bornés l’un que l’autre, à savoir les pro-vie et les pro-choix.

D’un côté, les pro-vie plaident en faveur d’un droit absolu à la vie – souvent pour des motifs religieux. Pour eux, pas de doute, l’avortement est un meurtre et c’est immoral. Leur position est si dogmatique que certains vont même jusqu’à affirmer que ce principe ne souffre d’aucune exception. Ainsi, même dans les cas de viol ou d’inceste, ils maintiendront fermement leur position. Cette intransigeance, typique des intégristes, fait en sorte qu’ils sont totalement imperméables à la réalité du monde dans lequel nous vivons. Ces gens ne savent-ils pas ce qui arrive lorsque l’on interdit l’avortement ?

De l’autre côté, les pro-choix ne veulent rien entendre, si ce n’est que les femmes disposent d’un droit absolu à l’avortement, ce qui est évidemment faux (Tremblay c. Daigle, 1989). À les écouter, on en viendrait presque à croire que le foetus n’est rien de plus qu’un amas de cellules sans valeur et indigne de considération. Ce faisant, ils s’avèrent incapables d’envisager la possibilité même que le droit de la femme puisse entrer en conflit avec celui du foetus, donc la nécessité de procéder à une forme d’arbitrage ou de compromis. Cette position est évidemment intenable sur le plan philosophique et juridique.

Au final, que ce soit bien clair, je ne suis pas contre l’avortement. Je pense au contraire que l’avortement devrait être généralement accessible et gratuit pour toutes les femmes qui le réclament. Cela dit, force est de reconnaître qu’il s’agit d’un débat autrement plus complexe que ce que les pro-vie et les pro-choix aimeraient nous faire croire. Il n’y a pas de droit absolu à la vie, ni de droit absolu à l’avortement. Tout est une question d’équilibre entre les deux. Mais aurons-nous un jour le courage de poser les bonnes questions ?