Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Épineuse épithète

Deux fois aujourd’hui j’ai entendu, à Radio-Canada, des adjectifs placés avant le nom. Il me semble qu’on nous a appris que c’était calqué sur l’anglais. Exemple: «Retrouver un potentiel survivant.» (Denise Tremblay, Québec)

Je constate, au fil des années, que j’ai une frange très «militante» chez mes lecteurs en matière d’anglicisme. La moindre ressemblance d’une tournure française avec l’anglais éveille leurs soupçons. J’essaie alors de les déprogrammer un peu, en les rassurant et en leur faisant prendre conscience que l’anglais et le français sont deux langues qui se côtoient depuis des siècles, qu’il est normal qu’elles se soient influencées l’une l’autre et qu’un emprunt n’est pas fondamentalement mauvais s’il ne se substitue pas à un mot français.

En réalité, les linguistes estiment que plus de soixante pour cent des mots de la langue anglaise viennent du français, alors qu’à l’inverse, de trois à cinq pour cent des mots français sont issus de l’anglais. La domination du français sur l’anglais s’est en majeure partie exercée au Moyen Âge. 

Il faut dire que l’anglais est une sorte d’éponge qui n’a aucun complexe avec les emprunts. Cela en fait aujourd’hui la langue d’origine européenne qui comporte le plus de mots.

Au XXIe siècle, c’est désormais l’anglais qui domine l’Occident, voire la planète, et il est donc normal qu’il influence toutes les autres langues, et pas seulement le français. Effectivement, l’anglicisme n’est pas exclusivement une question de vocabulaire: il peut se manifester dans la structure de la phrase. En anglais, l’adjectif qualificatif se place toujours avant le mot dont il est l’épithète.

Et en français?

Il se met après… ou avant. Même qu’il y a des situations où il faut obligatoirement l’écrire en premier, car il aura alors un sens différent. Ces nuances font souvent partie des petites bêtes noires des personnes qui apprennent le français. Revoyons donc tout ça.

Il y a en effet tout un tas d’adjectifs, le plus souvent courts ou d’usage très courant, que l’on place automatiquement devant, sans se poser de question. Je suis persuadé, quand vous dites «une bonne personne», «une jolie maison», «un court moment», que vous ne vous êtes jamais arrêtée pour vous demander: «Pourquoi n’ai-je pas plutôt dit "une personne bonne", "une maison jolie" et "un moment court"? Est-ce que je viens de commettre un anglicisme?»

Si vous y réfléchissez, vous en aurez pour des heures à énumérer tous les cas où l’adjectif épithète se place devant le nom: une vieille voiture, un bel habit, un grand bateau, une vilaine habitude, une mauvaise idée, un jeune garçon, un meilleur salaire, une juste part, un gros problème, un petit oiseau, une fausse note, un bref moment, une rare fois, une longue journée, la pire chose à faire, etc.

Ce n’est toutefois pas absolu. Par exemple, dès que vous souhaitez l’appuyer par un adverbe, vous allez instinctivement renvoyer l’adjectif derrière le nom, comme dans «une voiture vraiment vieille», «une idée tellement mauvaise», «une note drôlement fausse»… À moins qu’il s’agisse d’un adverbe très court, comme «trop», «très» ou «bien» («une bien mauvaise idée»).

Certains ouvrages affirment que l’on place l’adjectif derrière dès que celui-ci a trois syllabes ou plus. C’est généralement vrai (raison pour laquelle vous avez tiqué en entendant «potentiel survivant»), mais ce n’est pas absolu non plus. Par exemple, au lieu de parler d’une maison magnifique, vous pourriez très bien dire «une magnifique maison», pour mettre ainsi l’accent sur l’adjectif.

Il y a également des cas où l’on place l’adjectif devant parce qu’on a affaire à une formule consacrée, telles «petite et moyenne entreprise», «faible teneur en gras», «généreuse récompense»…

Un certain nombre d’adjectifs changent aussi de sens selon qu’ils sont placés avant ou après. En voici quelques-uns.

«Il est venu avec sa propre voiture [la sienne].»

«Il est venu avec sa voiture propre [nettoyée].»

«Sylvie est une personne curieuse de nature [qui a de la curiosité].»

«Sylvie est une curieuse personne de nature [particulière].»

«Elle démontrait un certain mépris [une sorte de mépris].»

«Elle démontrait un mépris certain [évident].»

«C’est une grande femme [admirable].»

«C’est une femme grande [de grande taille].»

Finalement, lorsqu’on tombe dans l’écriture littéraire et la poésie, il n’est pas rare que l’on place avant le nom un adjectif que, dans la langue courante, on aurait normalement mis après.

«Elle a mis son manteau blanc pour sortir.»

«La neige recouvrait la ville de son blanc manteau.»

Les sites et ouvrages que j’ai consultés pour cette chronique essaient de présenter les multiples cas possibles quant à la place des adjectifs épithètes, en les classant par catégories. Malheureusement, il y a tellement de situations que leur énumération devient très longue.

Mais j’ai l’impression que ce genre de résumé s’adresse surtout aux non-francophones, car chez les francophones, l’esprit en vient, à force d’usage, à savoir instinctivement où placer l’adjectif épithète. Honnêtement, qui d’entre vous a déjà été tenté d’écrire «un électrique fil», «des mariés nouveaux», «des bleus yeux», «mon enfant troisième», «un sucré dessert», «une surprise vraie»?

Que retenir de tout ça? Que le français offre de multiples possibilités quant à la position de l’adjectif qualificatif épithète, contrairement à l’anglais, où il se place devant, point final. On a le choix soit de se décourager devant cette complexité, soit y voir un terrain de jeu nous permettant de laisser aller notre style et notre créativité.

PERLES DE LA SEMAINE

Ces étudiants pensent que la «Symphonie inachevée» a été composée par Chouvert…

«Le Requiem de Mozart était pas mal, mais ça manque un peu de batterie.»

«La musique cubaine consiste à taper sur des cubes.»

«Édith Piaf était une chanteuse plutôt hard qui aimait les boxeurs et les légionnaires.»

«À Woodstock, Jimi Hendrix a joué de la guitare avec les dents. C’est comme ça qu’il s’est suicidé par électrocution.»

«Claude François est mort électrocuté parce qu’il avait gardé son micro dans sa baignoire.»

Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.