Steve Bergeron

Chance de perdre et risque de gagner

CHRONIQUE / On lit et on entend souvent, même à Radio-Canada, un usage indifférencié des mots «chance  et «risque». Par exemple: «Un Noir a cinq fois plus de chances d’être interpelé par la police.» Le chanceux! On doit bien sûr comprendre qu’il a cinq fois plus de risques (Michel Couillard, Asbestos). / Je souhaite que vous écriviez une chronique sur le mot «chance». On entend souvent l’expression: une chance sur dix d’avoir un cancer, d’avoir un accident. Est-ce que ces éléments font référence à de la chance ou à de la malchance (Roger Castonguay, Québec)?

J’ai envie de vous répondre d’abord par une question: si le mot «chance» est toujours positif, pourquoi continue-t-on de souhaiter une «bonne chance»? Est-ce un pléonasme? Si oui, ne devrions-nous pas simplement souhaiter de la chance, puisque celle-ci est automatiquement bonne?

Quand on regarde dans les dictionnaires, on s’aperçoit que le mot «chance» a plusieurs définitions. La première (et la plus ancienne), d’après le Petit Robert, c’est la manière favorable ou défavorable selon laquelle un événement se produit. Lorsque le mot a fait son apparition en français au XIIe siècle, il signifiait «manière dont tombent les dés». Le sens était donc véritablement plus proche de «hasard, sort, fortune».

Il fallait par conséquent ajouter les adjectifs «bon» ou «mauvais» pour exprimer si ce hasard était heureux ou malheureux. C’est pour cette raison que, de nos jours, on se souhaite encore «bonne chance».

La deuxième définition est «possibilité de se produire par hasard» (Petit Robert). Dans ce cas-ci, le mot est le plus souvent employé au pluriel. Voilà pourquoi les phrases que vous citez ne sont pas fondamentalement fautives. Voici d’autres exemples du Petit Robert.


«Il y a de fortes chances que cela se produise.»

«Elle a toutes les chances de réussir.»

«Calculer ses chances de succès.»

«Il y a peu de chances qu’il accepte.»

«Ses chances sont minces.»


De nos jours, le mot «chance» se définit le plus souvent comme un «heureux hasard , un «sort favorable», une «part d’imprévu heureux inhérente aux événements». Ainsi, pas besoin d’ajouter un adjectif positif aux expressions «avoir de la chance», «porter chance», «par chance», «coup de chance», «jour de chance»…

En résumé, on pourrait dire que le mot «chance» possède à la fois un sens neutre, synonyme de hasard ou de probabilité, et un sens positif.

Toutefois, quand on regarde de près, on s’aperçoit que, même lorsqu’il est synonyme de probabilité, «chance» n’est plus très souvent utilisé lorsque les circonstances sont malheureuses. En épluchant les cinq exemples du Petit Robert ci-dessus, on constate qu’un mot négatif («peu», «minces») est ajouté quand l’issue est fâcheuse. Si le contexte est heureux ou neutre, on ne ressent pas le besoin de mettre un mot positif.

La Banque de dépannage linguistique va plus loin : elle considère comme un anglicisme l’emploi négatif de «chance», autrement dit lorsqu’il est synonyme de risque ou de danger. Voici une des phrases qu’elle donne comme exemple.


«Il se peut qu’il ait manqué son autobus [et non: il y a des chances].»


Pourtant, on pourrait estimer, dans la phrase ci-dessus, que «chances» est synonyme de «probabilités, possibilités». Même chose pour les propos que vous me rapportez.

Quelques autres ouvrages (Hanse, Colin) affirment, exemples à l’appui, que «chance» peut aussi être utilisé dans un cadre négatif. 


«Il a une chance sur deux d’échouer [«Difficultés et pièges du français» de Larousse].»

«Un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort [Saint-Exupéry].»


Mais ces ouvrages reconnaissent du même souffle que l’emploi prépondérant aujourd’hui est celui de «hasard heureux». Donc, pour esquiver le malaise, peut-être vaut-il mieux éviter «chance» en contexte fâcheux, bien que la documentation (sauf la BDL) ne nous l’interdise pas explicitement.

Par contre, avec le mot «risque», rien à clarifier: il doit être utilisé uniquement dans le cas d’une éventualité désolante ou dangereuse. Donc, si vous avez la désagréable tendance à dire que vous risquez de gagner le gros lot, que votre mère risque de sortir bientôt de l’hôpital, que votre enfant court le risque de réussir son examen, vous vous mettez profondément le doigt dans l’œil. 

PERLES DE LA SEMAINE

À lire ces réponses d’examens de biologie, on se dit que l’humour de Boucar Diouf a probablement été inspiré par quelques-uns de ses élèves…

«On sait si une personne est vivante quand son cœur respire encore.»

«L’œil envoie le message au cerveau un peu comme un texto.»

«Le manger descend dans le zorrophage.»

«L’analyse du sang permet de connaître le facteur Crésus [Rhésus].»

«Les poumons font entrer l’air par la très chère artère [trachée-artère].»

Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.