Steve Bergeron
La Tribune
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Le jeu des dictionnaires

Séance d'orthographe

Le jeu des dictionnaires

CHRONIQUE / J’ai participé à un jeu de société en anglais avec des jeunes. Un des attributs de nos joueurs était Sanity. Mes partenaires (de 18 à 26 ans) disaient «sanité». Je leur ai demandé d’utiliser un autre terme, car je pensais que «sanité» n’était pas français. Mais Google et le site Linternaute.fr m’ont remis à ma place: «sanité», traduction de «sanity», nom féminin. J’accepte, mais ça me tarabuste. Ce matin, je vais donc voir le grand dictionnaire Larousse et Termium et les deux sont muets sur le sujet. Mon plus jeune était tout content de me dire qu’«insanité» existait, donc que «sanité» devait exister. Il ne m’apprend rien avec le mot «insanité», mais ai-je raison ou tort pour «sanité» (Denis Magnan, Québec)?

Ce serait une catastrophe si Google devenait une référence pour évaluer la validité d’un mot! Ce moteur de recherche ne s’embarrasse nullement de la fiabilité des sources qu’il débusque et il peut vous trouver à peu près n’importe quoi. À la limite, si vous partez d’une orthographe fautive, Google vous dira que le mot existe… parce qu’il a déniché des sites comportant la même orthographe erronée.

J’ai d’ailleurs fait un test : j’ai fait une recherche à partir du mot «accomoder», sachant très bien qu’il prend normalement deux m, mais que plusieurs personnes commettent l’erreur de n’en mettre qu’un seul. Or, qui relève «accomoder»? Linternaute.fr! L’article s’appuie sur une déclaration de l’actrice Naomi Watts contenant la faute. Bon, c’est probablement une gaffe du journaliste qui a retranscrit la citation. Mais que penser d’un dictionnaire qui est incapable de détecter une erreur aussi grossière?

Vous aurez compris que les dictionnaires en ligne ne s’équivalent pas tous. En fait, la plupart de ceux qui sont offerts gratuitement ne sont pas très fiables. Ça ne veut pas dire que tout ce qui s’y trouve est mauvais, mais leur rigueur n’est pas aussi grande. Outre Linternaute.fr, j’évite également The Free Dictionnary, Dictionnaire.net, le Dictionnaire Cordial et Le Dictionnaire.

Le pire d’entre eux, c’est assurément le Wiktionnaire, dictionnaire collaboratif où tout le monde peut écrire ce qu’il veut. Par exemple, saviez-vous qu’on y trouve un article sur le participe passé «mouru»? Comme dans «Jésus a mouru et Dieu l’a ressuscité des morts»? Suit une explication assez douteuse, avec même une référence qui mène à un site pas très crédible (Conjuguer-verbe.eu), lequel relève notamment des verbes issus de la langue populaire («chialer», «zieuter», «écornifler»...) ou mal orthographiés («camioner»).

Pour les professionnels des communications comme moi, les principales sources demeurent les versions imprimées ou numériques des dictionnaires de Robert et Larousse, Usito ainsi que les ressources en ligne de l’Office québécois de la langue française tels le Grand Dictionnaire terminologique et la Banque de dépannage linguistique. Quelques autres sites comme le Trésor de la langue française, Termium et le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales) sont également des sources fiables. 

Mais attention : cela ne veut pas dire que tous les mots français s’y trouvent. N’oubliez pas qu’il existe aussi un «Grand Larousse encyclopédique» et un «Grand Robert», qui contiennent plusieurs dizaines de milliers de mots de plus que le «Petit Larousse» et le «Petit Robert». Des mots tantôt désuets, tantôt anciens, tantôt spécialisés, ou alors très régionaux, et qui n’ont pas été retenus pour les éditions grand public.

«Sanité» fait justement partie de ces mots qui n’apparaissent plus dans les dictionnaires usuels. On le retrouve dans le lexique du CNRTL, au mot «sain» : «Qualité de ce qui est sain, en bonne santé physique ou mentale.» Il figure aussi dans le Littré, un dictionnaire ancien (1873-1877) : «Mot forgé du latin. Bon état de santé, état sain, en parlant du corps ou de l’esprit.» Il vient du latin «sanitatem», de «sanus» (sain).

Donc, oui, le mot «sanité» existe. Est-ce qu’il est usuel de nos jours? Non. C’est «santé» qui occupe toute la place.

Maintenant, j’aimerais bien savoir quel sens vos partenaires de jeu lui donnaient. Parce que s’il signifiait pour eux «santé mentale» ou «bon sens», ils ont mis le pied directement dans l’anglicisme. De même, «insanité» en français a un sens beaucoup moins fort qu’en anglais. Il veut dire «déraison, manque de bon sens» ou «action, parole sotte, insensée», alors que dans la langue de Shakespeare, il signifie carrément «aliénation mentale, démence».

Vous pourrez aussi dire à votre fils que les chemins empruntés par les mots défient parfois toute logique. Ainsi, le «Petit Robert» nous dit qu’«insanité» nous est venu… de l’anglais «insanity»! Vous ajouterez qu’«inflammable» existe en français mais pas «flammable», «incandescent» mais pas «candescent», «incrustation» mais pas «crustation», «indigent» mais pas «digent»... Bref, le raisonnement de votre fils n’est pas une panacée.


PERLES DE LA SEMAINE

Vous voyez bien que ces élèves n’ont pas écrit les réponses d’examen dans leur masque...

«La Corée est une dictature avec son cruel président King Kong.»

«Le président s’appelait Véronique Giscard d’Estaing.»

«Les députés travaillent dans des députeries.»

«La devise de la France est "Liberté, égalité, fécondité".»

«On voit que l’Union européenne occupe une place centrale dans les échangismes internationaux.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

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Moins de futur à l’avenir

Séance d'orthographe

Moins de futur à l’avenir

CHRONIQUE / J’aimerais que vous m’aidiez à différencier «avenir» et «futur». J’ai lu qu’«on pense à l’avenir et qu’on imagine le futur». Ça ne me satisfait pas. Il me semble que les francophones utilisent trop souvent le mot «futur» et que l’avenir est en voie de disparition (Louise Lévesque, Québec).

Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de gens qui connaissent cette subtile différence de sens entre «avenir» et «futur». J’ai plutôt l’impression que la plupart des personnes pensent qu’il s’agit de deux parfaits synonymes. 

Au moins, en français, nous avons deux mots pour exprimer cette réalité à peu près pareille. Les anglophones, eux, n’en ont qu’un seul: «future». Il est donc fort probable que, lors du passage de l’anglais vers le français, on traduise tout simplement «future» par «futur» (vous vous rappelez, la loi du moindre effort...), et que le mot «avenir» soit trop vite écarté.

Je remarque aussi que, hormis le Petit Robert, on ne parle pas de cette confusion entre «avenir» et «futur» dans les principaux ouvrages de difficultés édités en France. Le problème semble donc se poser surtout ici.

Quand on regarde dans les dictionnaires, on s’aperçoit qu’en français, «futur» est surtout employé comme adjectif, en tant que synonyme de «prochain, ultérieur, suivant, ce qui sera tel dans l’avenir» («futur emploi», «future année», «futurs mariés», etc.). La définition comme adjectif arrive même en premier dans le Petit Robert et le Petit Larousse.

Comme nom, le mot est le plus souvent utilisé pour parler des temps de conjugaison (futur simple, futur antérieur), de même que du «temps à venir».

Vous n’aimez pas le truc de la Banque de dépannage linguistique (penser à l’avenir, imaginer le futur)? Pour ma part, je le trouve très bien. Du moins, quand je compare aux explications données par d’autres ouvrages, c’est la distinction qui m’apparaît la plus claire. Dire qu’on pense à l’avenir et qu’on imagine le futur sous-tend que le premier mot s’emploie quand il est question de choses plus concrètes, alors que le second «renvoie à un temps à venir imaginé, lointain, sans référence particulière à ce qui adviendra dans ce temps à venir». Autrement dit, le futur est souvent plus éloigné dans le temps que l’avenir.

Un autre petit truc qui pourrait vous aider : «avenir» vient du verbe «advenir», qui signifie «arriver», «survenir», «se produire», et qu’on utilise aussi dans un contexte beaucoup plus concret et plus proche de nous. Alors que le mot «futur» fait le plus souvent référence à une époque où nous ne serons plus là.

Qu’est-ce que cela signifie pour le choix du vocabulaire? Par exemple, que l’on prépare ou que l’on craint davantage l’avenir que le futur, puisque cela se rapporte à notre vie dans ce moment qui sera. On pense à son avenir, on veut assurer l’avenir de ses enfants, on se demande ce que l’avenir nous réserve, on dit de quelqu’un qu’il est plein d’avenir, que son métier est un métier d’avenir, ou, au contraire, qu’il n’y a pas d’avenir dans ce métier. 

Une voyante tentera de prédire votre avenir, alors que ceux et celles qui cherchent à savoir comment vivront les humains de demain essaient de prédire le futur.

Mais il y a un cas où il y a très certainement anglicisme: lorsque la locution «dans le futur» prend la place d’«à l’avenir», c’est-à-dire au sens de «désormais, dorénavant, à partir de maintenant».

«J’ai encore oublié mon masque dans ma voiture. À l’avenir [et non «dans le futur»], je vais toujours le garder dans ma poche.»

Perles de la semaine

La suite des perles du jeu-questionnaire «Le maillon faible» («The Weakest Link»). Au Québec, cette émission se serait appelée «Le travail à la (dé)chaîne».

«Qui était surnommé le roi Soleil?»

François Mitterrand.

«Quel fleuve traverse Budapest, la capitale de la Hongrie?»

Le Rio Grande.

«En quel animal le vilain petit canard se transforme-t-il dans le conte d’Andersen?»

En lapin.

«Quel roi mage accompagne Melchior et Balthazar?»

Edgar.

«Qui fut maire de Paris de 1977 à 1995?»

Louis XVI.

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C’est l’heure d’une pause pour «Séance d’orthographe». Vous pouvez quand même m’envoyer vos questions au cours des prochaines semaines, j’y répondrai tout au long de l’automne. Je vous donne rendez-vous en septembre. Bonne fin d’été à tous et à toutes!


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Avis de prédécès 

Séance d’orthographe

Avis de prédécès 

CHRONIQUE / Que pensez-vous de l’emploi du mot «prédécédé» que l’on voit de plus en plus dans les avis de décès? Pour ma part, je crois qu’il s’agit d’un anglicisme. Ce mot n’existe pas dans le dictionnaire (Lorraine Laberge, Québec).

Voici, en rappel, un extrait de ma chronique du 1er novembre 2013 sur cette question.

Des collègues travaillant aux avis de décès sont venues me parler du verbe «prédécéder» mercredi. J’ai d’abord éclaté de rire, persuadé qu’il s’agissait d’une invention, mais l’une d’entre elles m’a corrigé: le mot existe bel et bien, il est même dans le Grand Dictionnaire terminologique. Il veut dire «décéder avant une autre personne». On l’utilise surtout en droit. Voici des exemples.


«Si le mari prédécède, la femme a la tutelle des enfants.»

«Si un héritier est prédécédé, la loi dit que...»

«Le père prédécédé avait convenu dans son testament que...»


Le problème dans certains avis de décès, c’est quand on écrit qu’une dame «a été prédécédée par son mari». Alors là, ça ne va plus du tout. Pourquoi? Parce que «prédécéder», au même titre que «décéder», est un verbe intransitif. Et un verbe intransitif ne peut se mettre à la voix passive.

Partons du verbe «décéder». Est-ce qu’il vous viendrait à l’esprit d’écrire: «Madame Chose a décédé son mari.» Bien sûr que non! Pourquoi? Parce qu’on ne décède jamais quelqu’un. On décède, c’est tout. Il n’y a jamais de complément d’objet direct. C’est ça, un verbe intransitif: l’action ne se fait sentir que sur le sujet, elle ne s’exerce pas sur un complément.

Maintenant, si Madame Chose ne peut pas décéder son mari, son mari ne peut pas être décédé par elle non plus, n’est-ce pas? Voilà qui nous ramène à ce que je disais plus haut: un verbe intransitif ne peut passer à la voix passive.

Donc, si le verbe «prédécéder» veut dire «décéder avant», on ne pourra pas dire davantage qu’une personne «a été prédécédée [décédée avant] par son conjoint». 

En fait, j’ai l’impression que les gens qui commettent cette erreur confondent «prédécéder» avec «précéder». Parce que, oui, on peut être précédé par quelqu’un dans la mort. Mais pas prédécédé. Il vaut mieux donc utiliser une autre formule.


«Mme Decoeur était l’épouse de feu [et non «a été prédécédée par»]...»

«Le défunt avait été précédé dans la mort par son fils.»


                                                                     ***

«Je suis extrêmement lasse d’entendre les gens être excessivement heureux, excessivement joyeux... "Excessivement" est l’adverbe provenant d’"excessif" qui signifie "avec excès", donc trop. Même nos journalistes et lecteurs de nouvelles, qui devraient pourtant avoir un meilleur français, galvaudent les deux mots sans vergogne [Diane Cyr, Trois-Rivières].» 


Retournons à ma chronique du 9 février 2007. On oublie en effet qu’«excessivement» vient de l’adjectif «excessif», c’est-à-dire «trop». Il est donc souvent inapproprié de parler de choses ou de personnes excessivement bonnes, importantes, heureuses, humaines, émues, fortes, audacieuses, sages... On privilégiera plutôt des adverbes positifs ou neutres, comme «très», «extrêmement», «infiniment», «immensément»...

Mais il peut arriver qu’une mère soit excessivement (trop) généreuse avec ses enfants, qu’un juge soit excessivement clément envers l’accusé, qu’un ennemi devienne excessivement gentil pour que cela semble sincère. Le contexte, vous le voyez, peut jouer un rôle important.

On pourrait croire que cet usage fautif d’«excessivement» vient de l’anglais, car dans cette langue, «excessively» peut être utilisé comme synonyme d’«extremely». C’est fort probable, mais la Banque de dépannage linguistique mentionne que «l’adverbe "excessivement" est parfois également employé, dans la langue courante comme dans la langue littéraire, avec le sens de "très, tout à fait", et ce, depuis le début du XVIIIe siècle». Cette définition figure dans le Petit Robert, avec la mention «emploi critiqué».

La BDL préfère aussi que cet usage ne soit pas consacré, à cause de la confusion que cela peut créer. Par exemple, que comprendre lorsqu’on dit qu’une voiture est excessivement chère? Qu’elle est très chère ou qu’elle est trop chère pour nos moyens ou par rapport à sa valeur véritable?

Perles de la semaine

Ces élèves risquent de devenir des adultes qui pensent que la 5G peut propager un virus.


«Une particule lumineuse s’appelle un photomaton [photon].»

«Pour transformer la chaleur en froid, il suffit de mettre un "moins" devant.»

«Quand le lait déborde, c’est parce que la casserole s’est rétrécie sous l’effet de la chaleur.»

«Un aimant provoque l’attroupement des atomes de fer.»

«Le principe d’Archimède est une poussée qui fait gicler l’eau du bain sur les côtés.»


Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Similaires mais pas semblables

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Similaires mais pas semblables

J’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi «semblable» disparaît au profit de «similaire». Les deux mots n’ont pourtant pas exactement le même sens. Plus personne ne dit «semblable». Il semble que cela soit plus à la mode d’utiliser «similaire» à toutes les sauces. Qu’en pensez-vous?

Si «semblable» et «similaire» sont souvent confondus, c’est parce que la plupart des gens ignorent que ces deux mots ne sont pas de parfaits synonymes.

Précisons, à leur défense, que la nuance est subtile, et que même de grands auteurs chutent, comme vous le verrez plus loin. Mais il y a très certainement aussi l’influence de l’anglais «similar», qui signifie à la fois «semblable» et «similaire». L’esprit humain étant conditionné au moindre effort, il n’est pas étonnant que plusieurs traduisent «similar» par «similaire», sans s’interroger davantage.

Je trouve tout de même que peu de dictionnaires arrivent à distinguer les deux mots avec clarté. J’aurais aimé tomber sur un article qui aurait énoncé: «Deux choses sont semblables quand elles sont ainsi; elles sont similaires lorsqu’elles sont comme ça.»

Résumons en statuant que le degré de ressemblance est plus important avec «semblable» qu’avec «similaire». «Semblable», explique la Banque de dépannage linguistique, «se dit de personnes ou de choses qui se ressemblent, qui partagent des caractéristiques essentielles au point d’être considérées de même type ou de même nature».

Plus concrètement, quand deux choses sont semblables, on risque davantage de les confondre.

Lorsque deux choses sont similaires, on veut dire qu’elles ont un certain nombre de points communs, assez pour qu’on puisse les assimiler l’une à l’autre, les placer dans un même groupe, dans une même famille. Voici un exemple extrait de Termium Plus qui vous aidera à comprendre.

 

«Le magasin vend des marteaux, des tournevis et d’autres objets similaires.»

 

On peut en effet mettre des marteaux et des tournevis dans la même famille (ce sont des outils, ils servent à travailler le bois, etc.). Par contre, il n’y a pas vraiment de risque de les confondre.

La plupart des ouvrages affirment que «similaire» appartient surtout à la langue technique ou commerciale. Ce n’est évidemment pas absolu, et la recrudescence de «similaire» dans la langue courante (parfois erronément, parfois correctement) laisse penser que ce mot est en train de changer de registre.

Là où vous pourriez vous faire taper sur les doigts, c’est si vous disiez qu’une chose est «similaire à une autre». Presque tous les dictionnaires proscrivent cette construction, qu’ils réservent à semblable, car ce dernier implique toujours une comparaison.

 

«Votre chapeau est semblable au mien.»

«Les demeures londoniennes sont souvent semblables à leurs voisines.»

 

Mais comme la plupart des gens pensent que ces deux mots signifient la même chose, ils sont naturellement enclins à dire qu’un objet est similaire à un autre. Alors qu’il faudrait plutôt se borner à exprimer qu’une chose ou que plusieurs choses sont similaires, point.

 

«Lucie a terminé en deux minutes, et Jean aussi, en employant une méthode similaire.»

«La boxe, la lutte et les autres sports similaires présentent des risques de blessures.»

 

Maintenant, si cela peut vous rassurer, sachez que même Marcel Proust, rapporte «Le bon usage», a écrit que «quelque chose […] paraissait affreusement similaire à l’esprit d’Oriane», dans «À la recherche du temps perdu».

Il ne serait donc pas étonnant que les emplois de «semblable» et «similaire» finissent par… s’assimiler. Surtout que l’on accepte que des synonymes de «similaire», tels «comparable» et «analogue», se construisent avec la préposition «à».

Pourquoi refuser cette tournure seulement avec «similaire»?

Perles de la semaine

Un dernier petit «Sportnographe» avant les vacances?

 

«Price en est pas à ses premiers ébats dans la Ligue nationale.»

«Ç’a pas l’air d’être un gars qui coule sous la pression.»

«Rien que je peux dire sur les airs [en ondes].»

«Dans les transactions les plus difficiles, y en a pas qui me frappent les yeux.»

«Est-ce que la NCAA va jouer? Est-ce que les clubs des… C’est toute des questions, c’est des hypothèques. On n’a aucune idée.»

 

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Maladroites adresses

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Maladroites adresses

CHRONIQUE / Vous êtes plusieurs à me demander d’aborder les mauvais usages des mots «adresse» et «adresser». Il y a effectivement trois cas où certaines personnes emploient ces deux mots dans un sens anglais. Vérifions si vous arriverez à les débusquer dans la liste qui suit.

1. «Peux-tu me donner ton adresse courriel?»

2. «Il faut beaucoup d’adresse pour réussir un tel tour de magie.»

3. «Durant son adresse à la nation, le premier ministre est devenu très ému.»

4. «Tu as mal adressé ta lettre. Elle te sera probablement renvoyée.»

5. «Je pense que ces félicitations te sont adressées.»

6. «Permettez-moi de vous adresser à ma secrétaire pour prendre votre rendez-vous.»

7. «Les autorités n’ont pas tardé à adresser le problème.»

8. «L’animateur a adressé la salle avec beaucoup d’énergie.»

9. «Pour plus de renseignements, adressez-vous à votre municipalité.»


Examinons maintenant chacune de ces neuf phrases pour trouver les intrus.

La première recourt au mot «adresse» dans sa définition la plus courante, soit l’indication du domicile d’une personne. De nos jours, il est tout à fait correct d’employer ce mot pour parler d’une adresse électronique (ou adresse de courriel, ou adresse courriel).

L’adresse, en français, c’est aussi (comme dans la deuxième phrase) la «qualité physique d’une personne qui fait les mouvements les mieux adaptés à la réussite de l’opération», explique le Petit Robert. Le mot signifie, dans ce contexte, «dextérité», «habileté». Il est associé à l’adjectif «adroit».

Mais il n’y a qu’un seul cas très précis où «adresse» est accepté comme quasi-synonyme de «discours», «allocution». Le Petit Robert le relève comme l’«expression des vœux et des sentiments d’une assemblée politique, adressée au souverain». Il s’agit évidemment d’un sens venu de l’anglais. Le reste du temps, on ne peut jamais appeler «adresse» l’acte de prendre la parole devant un public. La troisième phrase est donc incorrecte.

 

«Durant son discours à la nation [et non «adresse»], le premier ministre est devenu très ému.»

 

Passons au verbe maintenant. Que peut-on adresser? Très certainement une lettre, un colis, un message, c’est-à-dire les faire parvenir à l’adresse de quelqu’un, comme dans la quatrième phrase.

Mais adresser, déduit-on dans la phrase suivante, c’est aussi émettre (des paroles) en direction de quelqu’un. On peut ainsi adresser des félicitations, un compliment, la parole, une critique, des reproches, un ordre…

  

«Cela fait deux semaines qu’il ne m’adresse plus la parole.»

«As-tu fini d’adresser des reproches à tout le monde?»

 

Mais on peut adresser aussi plusieurs choses concrètes ou abstraites, au sens de les destiner.

 

«Cette punition ne t’était pas adressée.»

«Il a évité le coup que lui adressait son adversaire.»

«Il a visiblement adressé cet avertissement à l’accusé.»

 

Un usage moins courant est celui de la sixième phrase: on peut effectivement adresser une personne à une personne, c’est-à-dire la diriger vers quelqu’un d’autre. Cet emploi est nettement préférable à «référer», critiqué comme anglicisme dans ce contexte.

Toutefois, jamais on ne pourra adresser un problème, un sujet, une question, une tâche, etc. Cet usage nous vient directement de l’anglais et est absolument à éviter. Il faut plutôt recourir à des verbes comme «régler», «résoudre», «s’attaquer à», «se pencher sur», «étudier», etc. La septième phrase est donc notre deuxième intrus.

 

«Les autorités n’ont pas tardé à s’attaquer au problème [et non «adresser le problème»].»

 

L’avant-dernière phrase comporte quant à elle un anglicisme de syntaxe. Contrairement à l’anglais, on n’adresse pas une personne (au sens de lui parler) : on S’ADRESSE À elle. Il faut absolument employer la forme pronominale dans ce contexte, comme dans la dernière phrase. Par extension, «s’adresser» peut aussi signifier «faire appel» ou «destiner».

 

«Ils se sont adressés aux tribunaux pour obtenir justice.»

«Ce film s’adresse à un public de tous âges.»

 

PERLES DE LA SEMAINE

 

Le professeur: «J’ai dit qu’il y aurait un examen de botanique: pas un examen de ta botte, Annick!»

 

«Une des principales ressources culturelles des Pays-Bas est la tulipe.»

«Les plantes ont aussi des ovaires : on les appelle les pistoles (pistils).»

«Les truffes sont des champignons très chers. Elles poussent donc sous la terre pour échapper aux voleurs.»

«Si les plantes respirent, c’est grâce à la photo de synthèse.»

«Si une plante jaunit, c’est qu’elle manque de chlore au fil.»

 

Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

 

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Impact avec le diable

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Impact avec le diable

CHRONIQUE/Je suis irrité depuis longtemps d’entendre des gens conjuguer le mot «impact». Quelqu’un peut-il leur dire que ce n’est pas un verbe? En plus, c’est laid comme tout. Par ailleurs, l’utilisation d’«impact»  pour nommer les effets d’une chose sur une autre me semble inappropriée. Ai-je raison de penser qu’un impact concerne des objets qui entrent en contact physique? Ainsi on devrait dire: «L’influence, l’effet, la conséquence d’une politique sur la société est...» et non «l’impact» (Martin Dufour, Québec).

Votre appréhension envers «impacter» n’est pas près de se calmer: ce verbe figure dans le Petit Robert, le Petit Larousse et Usito. Il m’est très difficile, dès lors, de le déconseiller: au moins trois dictionnaires d’importance me contrediraient. Je ne peux que suggérer d’autres options pour les personnes qui répugnent à y recourir.

Vous n’êtes d’ailleurs pas le premier à m’en parler: j’ai déjà abordé ce sujet en 2009 et en 2016. La première fois, l’usage d’«impacter» au Québec était encore marginal par rapport à la France, mais force est de constater qu’il se répand de plus en plus ici aussi.

Le Petit Robert relève une première apparition du verbe «impacter» dans la langue courante en 1992. Il note toutefois qu’il était déjà utilisé dans la langue spécialisée depuis au moins 1962: en chirurgie, on s’en servait pour parler de l’acte de «solidariser avec force deux organes anatomiques ou un organe et un matériel, de façon que leur pénétration soit solide et résistante». Cet emprunt vient vraisemblablement de l’anglais «to impact».

Mais indépendamment de l’anglicisme, il n’est pas incongru, en français, de créer un verbe à partir d’un nom. C’est même un procédé assez courant, bien que ce soit généralement le nom qui se définit par rapport au verbe. Il ne faut donc pas prendre le mors aux dents en hurlant à l’invasion anglo-saxonne.


«L’annonce du président a fortement impacté les marchés boursiers.»


Je mentionne toutefois que le Petit Larousse émet une certaine réserve quant au verbe «impacter», puisqu’il le considère comme familier. Selon cet ouvrage, on ne devrait pas le retrouver dans la langue soignée. Usito note également qu’«impacter» est parfois critiqué.

Quant à la Banque de dépannage linguistique (BDL), elle le réprouve ouvertement et préfère les verbes «percuter», «concerner», «influencer», «intéresser», «toucher», «viser», etc., ou des locutions telles que «avoir un effet sur», «produire un impact sur», «avoir une incidence sur», «avoir des répercussions sur», «avoir une importance pour», «influer sur», «agir sur», «peser sur», «jouer un rôle dans», «se faire sentir sur» ou «se répercuter sur».

Quant au mot «impact», même s’il faisait référence originellement à une collision concrète (d’où l’expression «point d’impact»), il est employé au sens figuré depuis une cinquantaine d’années. Au départ, on s’en servait seulement lorsqu’il était question d’une action forte et brutale. Il devenait synonyme d’«effet de choc».


«L’impact de la COVID-19 sur l’économie est considérable.»

«Le gouvernement tente d’atténuer les impacts de la crise sur les familles.»


«Impact» a depuis pris le sens plus neutre d’«effet, influence». Mais cette fois, c’est au tour du Petit Robert de mentionner que l’emploi est critiqué, en plus d’Usito et de la BDL. Cette dernière estime que cet usage est carrément fautif et prône plutôt des mots comme «influence», «effet», «répercussions», «incidence»... Ainsi, une phrase comme celle qui suit n’est pas considérée comme correcte par la BDL, car il n’y a pas d’effet de choc.


«Les impacts des mesures de déconfinement sont limités pour l’instant.» 


Bref, nous sommes loin de l’unanimité sur cette question, mais ceux qui aiment recourir à «impact» et à «impacter» sont assurés de trouver au moins une source pour les appuyer. Toutefois, à voir tous les synonymes possibles en français, on est en droit de se demander si nous avons vraiment besoin du verbe «impacter» et si on n’y recourt pas, le plus souvent, juste parce qu’on ne veut pas faire l’effort de trouver le bon mot.


Perles de la semaine

Est-ce que Jean Perron a enseigné les proverbes à ces étudiants?


«On n’est jamais si bien servi que par sa mère.»

«La plus belle fille du monde ne peut donner qu’un chocolat.»

«La nuit, tous les chats sont gris, sauf les chats noirs qu’on ne voit pas du tout.»

«Ventre affamé n’a point d’orteil.»

«Il ne faut pas prendre des vessies pour des antennes.»

Source: «Le sottisier du collège»,  Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006

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Chance de perdre et risque de gagner

Séance d'orthographe

Chance de perdre et risque de gagner

CHRONIQUE / On lit et on entend souvent, même à Radio-Canada, un usage indifférencié des mots «chance  et «risque». Par exemple: «Un Noir a cinq fois plus de chances d’être interpelé par la police.» Le chanceux! On doit bien sûr comprendre qu’il a cinq fois plus de risques (Michel Couillard, Asbestos). / Je souhaite que vous écriviez une chronique sur le mot «chance». On entend souvent l’expression: une chance sur dix d’avoir un cancer, d’avoir un accident. Est-ce que ces éléments font référence à de la chance ou à de la malchance (Roger Castonguay, Québec)?

J’ai envie de vous répondre d’abord par une question: si le mot «chance» est toujours positif, pourquoi continue-t-on de souhaiter une «bonne chance»? Est-ce un pléonasme? Si oui, ne devrions-nous pas simplement souhaiter de la chance, puisque celle-ci est automatiquement bonne?

Quand on regarde dans les dictionnaires, on s’aperçoit que le mot «chance» a plusieurs définitions. La première (et la plus ancienne), d’après le Petit Robert, c’est la manière favorable ou défavorable selon laquelle un événement se produit. Lorsque le mot a fait son apparition en français au XIIe siècle, il signifiait «manière dont tombent les dés». Le sens était donc véritablement plus proche de «hasard, sort, fortune».

Il fallait par conséquent ajouter les adjectifs «bon» ou «mauvais» pour exprimer si ce hasard était heureux ou malheureux. C’est pour cette raison que, de nos jours, on se souhaite encore «bonne chance».

La deuxième définition est «possibilité de se produire par hasard» (Petit Robert). Dans ce cas-ci, le mot est le plus souvent employé au pluriel. Voilà pourquoi les phrases que vous citez ne sont pas fondamentalement fautives. Voici d’autres exemples du Petit Robert.


«Il y a de fortes chances que cela se produise.»

«Elle a toutes les chances de réussir.»

«Calculer ses chances de succès.»

«Il y a peu de chances qu’il accepte.»

«Ses chances sont minces.»


De nos jours, le mot «chance» se définit le plus souvent comme un «heureux hasard , un «sort favorable», une «part d’imprévu heureux inhérente aux événements». Ainsi, pas besoin d’ajouter un adjectif positif aux expressions «avoir de la chance», «porter chance», «par chance», «coup de chance», «jour de chance»…

En résumé, on pourrait dire que le mot «chance» possède à la fois un sens neutre, synonyme de hasard ou de probabilité, et un sens positif.

Toutefois, quand on regarde de près, on s’aperçoit que, même lorsqu’il est synonyme de probabilité, «chance» n’est plus très souvent utilisé lorsque les circonstances sont malheureuses. En épluchant les cinq exemples du Petit Robert ci-dessus, on constate qu’un mot négatif («peu», «minces») est ajouté quand l’issue est fâcheuse. Si le contexte est heureux ou neutre, on ne ressent pas le besoin de mettre un mot positif.

La Banque de dépannage linguistique va plus loin : elle considère comme un anglicisme l’emploi négatif de «chance», autrement dit lorsqu’il est synonyme de risque ou de danger. Voici une des phrases qu’elle donne comme exemple.


«Il se peut qu’il ait manqué son autobus [et non: il y a des chances].»


Pourtant, on pourrait estimer, dans la phrase ci-dessus, que «chances» est synonyme de «probabilités, possibilités». Même chose pour les propos que vous me rapportez.

Quelques autres ouvrages (Hanse, Colin) affirment, exemples à l’appui, que «chance» peut aussi être utilisé dans un cadre négatif. 


«Il a une chance sur deux d’échouer [«Difficultés et pièges du français» de Larousse].»

«Un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort [Saint-Exupéry].»


Mais ces ouvrages reconnaissent du même souffle que l’emploi prépondérant aujourd’hui est celui de «hasard heureux». Donc, pour esquiver le malaise, peut-être vaut-il mieux éviter «chance» en contexte fâcheux, bien que la documentation (sauf la BDL) ne nous l’interdise pas explicitement.

Par contre, avec le mot «risque», rien à clarifier: il doit être utilisé uniquement dans le cas d’une éventualité désolante ou dangereuse. Donc, si vous avez la désagréable tendance à dire que vous risquez de gagner le gros lot, que votre mère risque de sortir bientôt de l’hôpital, que votre enfant court le risque de réussir son examen, vous vous mettez profondément le doigt dans l’œil. 

PERLES DE LA SEMAINE

À lire ces réponses d’examens de biologie, on se dit que l’humour de Boucar Diouf a probablement été inspiré par quelques-uns de ses élèves…

«On sait si une personne est vivante quand son cœur respire encore.»

«L’œil envoie le message au cerveau un peu comme un texto.»

«Le manger descend dans le zorrophage.»

«L’analyse du sang permet de connaître le facteur Crésus [Rhésus].»

«Les poumons font entrer l’air par la très chère artère [trachée-artère].»

Source: «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006

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Steve Bergeron
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Résident... et vil

Séance d'orthographe

Résident... et vil

CHRONIQUE / La Presse me tombe sur les nerfs avec son utilisation de «résidant» au lieu de «résident» dans les CHSLD et ailleurs. Notez que le terme juste est «un résident» et non «un résidant». Une chance qu’on a les autres médias. Le Soleil n’a jamais adopté cette erreur (Martin Edwards, Québec).

C’est la troisième fois que je publie une chronique sur cette querelle entre «résidant» et «résident». Et depuis la première, en mars 2004, rien n’a vraiment changé. Tout le monde campe encore sur ses positions. Et comme chacun y va de ses explications, il est très difficile de résumer tous ces points de vue. 

La dernière fois (en 2013), j’avais lancé la serviette, en répondant que vous pouvez tout aussi bien écrire «résidant» que «résident», puisque, de toute façon, vous allez trouver une source pour vous dire que vous avez raison (et c’est toujours vrai aujourd’hui).

N’empêche qu’en relisant la fiche de la Banque de dépannage linguistique, qui a tout de même subi quelques pertinentes mises à jour depuis 2004, j’ai trouvé des nuances qui permettent de mieux saisir l’enjeu. Assez pour que je me risque davantage cette fois-ci.

Commençons par ce sur quoi tout le monde s’entend : le participe présent. Là, il n’y a aucun doute, c’est «résidant» avec un a qu’il faut employer.


«Les étudiants résidant à la cité universitaire viennent des cinq continents.»


Ça se gâte quand on arrive au nom. Le camp du A soutient que le mot «résident» doit être réservé aux gens qui résident dans un pays autre que leur pays d’origine, comme le confirment les principaux dictionnaires. Les tenants du E estiment qu’il est plus simple et plus logique de toujours écrire «résident», y compris pour désigner une personne qui réside dans un lieu donné. La BDL fait une comparaison avec le verbe «présider», auquel on associe «président» et «présidence», et «présidant» seulement au participe présent. Mais l’équipe des A rappelle que plusieurs noms formés à partir d’un verbe se terminent par «-ant» («habitant», «participant», «étudiant»).

Bref, personne n’a totalement tort, et la BDL le reconnaît (elle accepte que l’on écrive également «un résidant», «une résidante»). C’est seulement que l’option qu’elle propose est plus simple. Et vous savez comme j’aime la simplicité! 

Pour appuyer cette thèse, on pourrait citer «confidence» et «confident», «évidence» et «évident», «incidence» et «incident», «décadence» et «décadent». Choisir «résidence» et «résidant», c’est privilégier l’exception, en quelque sorte.

Mais l’importante nuance qu’apporte la BDL, c’est de faire une distinction entre la langue générale et la langue spécialisée. La guéguerre entre les E et la A se situe dans la langue générale. Quand on tombe dans la langue spécialisée, tout le monde s’entend à nouveau. Ainsi, en droit, le mot «résident» renvoie à une personne établie dans un pays autre que son pays d’origine (tel «résident permanent»). En médecine, il désigne un ou une médecin qui fait une spécialisation (on l’emploie aussi comme adjectif dans ce contexte, tel «médecin résident»).

Mais à la fin, coquine, la BDL termine par un petite remarque favorisant sa thèse, dans laquelle elle laisse entendre: «Vous ne trouveriez pas plus logique qu’on écrive "résident" tout le temps plutôt que d’avoir deux orthographes différentes? »

C’est «Le bon usage» de Grevisse et Goosse qui est le plus sage dans ce débat: «Il est souhaitable, pour le bien des usagers, que l’on sorte de ce désordre.» 

Dernier détail: un des ouvrages qui soutient le camp du A est le «Lexique des difficultés du français dans les médias» de Paul Roux (ce dernier considère «résident» comme un anglicisme). M. Roux étant l’ancien chroniqueur linguistique de La Presse, vous comprenez maintenant pourquoi ce média privilégie cette orthographe... qui, je vous le rappelle, n’est pas incorrecte.


Perles de la semaine


Un examen sur les auteurs dont les réponses sont ô tristes!


«Avant l’imprimerie, il fallait si longtemps pour écrire un livre qu’on n’avait même plus le temps de le lire.»

«Cette œuvre de Jean de La Bruyère s’intitule "Les cratères" ["Les caractères"].»

«La Fontaine écrivait beaucoup d’histoires d’animaux, comme "Le chêne et le roseau ".»

«Marivaux a eu beaucoup de succès avec "Les fausses qu’on finance" ["Les fausses confidences"].»

«Jean-Paul Sartre a intitulé son autobiographie "Les mots" parce qu’il y a beaucoup de mots dedans.»


Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Nom de nom

Séance d'orthographe

Nom de nom

CHRONIQUE / « J’aimerais bien savoir pourquoi (surtout au Québec, je présume), neuf fois sur dix, quand je demande son nom à quelqu’un, il me donne son prénom. » - Benoît Beaulne, Gatineau

Quand on regarde la définition du mot prénom dans le Petit Robert, on trouve ceci : « Nom particulier joint au nom patronymique et servant à distinguer les différentes personnes d’une même famille. »

Donc, si on se fie au dictionnaire, un prénom, c’est quand même un nom. Avec une définition plus précise, certes, mais pas exclusive. Un nom, c’est quelque chose dont on se sert pour nommer les gens, et on ne peut pas dire qu’un prénom déroge à ce sens plus large.

Effectivement, dans le vocabulaire administratif, les mots nom et prénom sont constamment mis en opposition, d’abord et avant tout pour une question de clarté. Cela peut nous laisser croire qu’ils ne servent qu’à désigner spécifiquement ces deux réalités.

Mais la vie de tous les jours n’est pas un formulaire ni l’en-tête d’une copie d’examen (heureusement!). Nous avons beaucoup plus de latitude.

Ainsi, la première définition que donne le Petit Robert au mot nom, c’est : « Mot ou groupe de mots servant à désigner un individu et à le distinguer des êtres de la même espèce. » Un peu plus loin, la deuxième sous-définition est carrément : « Prénom. » Elle est accompagnée des exemples « noms de garçons », « noms de filles », « chercher un nom pour un bébé », « Louis, treizième du nom » (treizième roi de France à porter le nom de Louis).

Voilà donc qui devrait vous rassurer : considérer un prénom comme un nom n’est pas une exclusivité québécoise.

Ce n’est qu’à la troisième sous-définition que le Petit Robert parle du « nom de famille » pour caractériser le mot « nom » (« nom de jeune fille d’une femme mariée », « être le dernier de son nom », « nom noble », etc.).

Remarquez, il est possible que, dans certains pays ou cultures, on réponde d’abord par son nom de famille, ou alors en donnant nom et prénom en même temps. Cela ne veut pas forcément dire que cette coutume soit meilleure ni que tout autre soit fautive.

Il y a également toujours la possibilité, de votre côté, de poser la question d’une façon plus précise pour dissiper toute ambiguïté, en demandant le prénom ou le nom de famille.

Et puis, n’oublions pas le contexte. Au policier qui sollicite notre nom après nous avoir arrêté, peut-être donnerons-nous d’abord notre patronyme. Mais à une jolie dame ou à un joli monsieur qui nous pose la même question dans un bar en souriant...

Tout ça me fait penser à une ancienne chronique, publiée le 23 janvier 2009, sur la différence entre un chiffre et un nombre. Il y a des ressemblances sur plusieurs points, par exemple sur le fait qu’on nous apprend à l’école à distinguer les deux, mais que, dans l’usage courant, cette différence semble tomber. Voici ce que j’avais répondu à l’époque. 

« Comme à moi, on vous a appris qu’il y a dix chiffres, de 0 à 9. À partir de 10, ce sont des nombres composés de deux chiffres ou plus. Telle est la distinction qu’on nous enseigne au primaire, correcte et facile à comprendre pour nos petites caboches. Maintenant que nous sommes de grandes personnes, laissez-moi compliquer tout ça.

Serez-vous surpris si je vous dis que huit peut être un nombre? Si vous avez invité huit amis, je ne vous demanderai pas le chiffre de convives, mais bien le nombre, n’est-ce pas?

C’est parce que le nombre est une réalité mathématique et le chiffre, une représentation graphique.

Aujourd’hui, le maître d’école vous dit donc que 8 est un chiffre, mais peut aussi être un nombre, représenté graphiquement par un seul chiffre. Avec 22 et 101, nous avons des nombres représentés par deux et trois chiffres.

Serez-vous découragé si je vous dis que cent peut être un chiffre? C’est que la langue française accepte que l’on dise chiffre quand il est question d’un montant ou d’un total (le chiffre des naissances, le chiffre d’affaires, un chiffre rond, etc.).

Autre exemple : RDS a longtemps eu une chronique qui s’intitulait Le match en chiffres. Pourtant, les commentateurs y analysaient le plus souvent une partie de hockey à partir de nombres.

Sauf que ces nombres sont quand même constitués graphiquement de chiffres. Pour parler en prof de maths, l’ensemble des nombres inclut l’ensemble des chiffres. »

PERLES DE LA SEMAINE

Des titres qui titillent en titi!

Il fait chaud dans les pièces dont l’air conditionné est brisé

La population de l’État doublera d’ici 2040; la faute aux bébés

La plupart des dommages des tremblements de terre causés par les tremblements

Était-ce un voleur ou une voleuse de banque? Ses seins pourraient être un indice

Un détenu purgeant une peine de 2000 ans pourrait voir celle-ci prolongée

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Steve Bergeron
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Si Internet s’appelait Châtelaine

Séance d'orthographe

Si Internet s’appelait Châtelaine

CHRONIQUE / J’ai besoin de votre connaissance de la langue à propos du mot « internet » lorsqu’on l’utilise dans un texte pour faire référence à une information obtenue sur « Internet ». Est-ce que je dois écrire : « J’ai lu, vu ceci sur internet » ou « dans internet » ou rien de tout ça? Chaque fois, j’essaie de tourner ma phrase autrement, car ça accroche. Suzanne Gingras, Québec

Pour ce qui est du choix de la préposition à employer, sachez que dans et sur sont tous les deux acceptés. L’internet est un réseau (on le surnomme d’ailleurs le réseau des réseaux) et, en français, on considère un réseau tantôt comme un espace intérieur, tantôt comme une surface.


Cette émission sera diffusée sur le réseau TVA.

La directive a été envoyée dans tout le réseau des CHSLD.

Il surfe sur l’internet pendant des heures.

Elle a trouvé cette information dans Internet.


Maintenant, doit-on considérer internet comme un nom propre ou comme un nom commun? Sachez que, là encore, les deux sont possibles, même s’il y a une nette tendance pour le nom propre, donc avec majuscule. C’est ce que prônent l’Office québécois de la langue française, le Multidictionnaire et Usito. Le Petit Larousse et le Petit Robert sont plus neutres. Le premier remarque simplement que le mot s’écrit aussi avec une minuscule et le second cite « accès à Internet » et « accès à l’internet » côte à côte.

Là où il y a hésitation, c’est s’il faut ou non employer un article. Car en toute logique, si vous optez pour le nom commun, il vous faudrait ajouter un article défini (« sur l’internet » ou « dans l’internet »).

Pourquoi? Je vais tenter de vous expliquer avec un autre type de média. Prenons des magazines québécois qui ont été baptisés à partir d’un nom commun, soit Nature sauvage, Mieux-être et Châtelaine. Normalement, vous ne mettriez pas d’article devant ces noms propres, n’est-ce pas?


Je l’ai vu dans « Nature sauvage ».

J’ai trouvé toutes mes réponses dans « Mieux-être ». 

Sur la couverture de « Châtelaine », il y a Lara Fabian.


Par contre, si vous ne parliez pas du magazine mais du sens premier de ces titres (nom commun), vous mettriez un article, non?


Je l’ai vu dans la nature sauvage.

J’ai trouvé toutes mes réponses dans le mieux-être.

Sur la propriété de la châtelaine, il y a Lara Fabian.


Comme vous voyez, on devrait toujours mettre un article devant un nom commun. La Banque de dépannage linguistique note toutefois que, « sous l’influence de l’anglais, on rencontre de plus en plus l’article défini devant [le nom propre]. On doit admettre cette pratique puisque Internet peut être considéré comme une forme abrégée du terme «réseau Internet» qui, lui, demande l’article ».

Autrement dit, vous avez également le droit d’écrire « sur » ou « dans l’Internet » avec une majuscule. Remarquez, c’est semblable avec le mot web : on peut l’employer aussi bien comme nom propre que comme nom commun, mais on met toujours un article, y compris devant le nom propre (« sur le Web » et non « sur Web »).

À la fin, la seule obligation que vous avez, c’est de mettre une majuscule si vous décidez d’omettre l’article.

J’ajouterai tout de même que, dans le milieu des médias où j’évolue, il y a une forte tendance pour la minuscule, car l’internet est souvent perçu comme un moyen de communication comme les autres. S’il n’y a pas de majuscules aux mots radio, télévision ou journal, pourquoi en faudrait-il une à internet?

Information supplémentaire qui pourrait vous être utile : lorsque internet est épithète, c’est-à-dire quand il sert à qualifier un autre nom, il reste invariable, avec ou sans majuscule.


Il nous faudrait plusieurs accès Internet [et non Internets].

Elle a perdu sa connexion internet [et non internette].

La Banque de dépannage 

linguistique ajoute que « les termes intranet et extranet, qui désignent des réseaux privés ou commerciaux à usage plus 

restreint, sont considérés 

comme des noms communs ». 

Ils prennent donc toujours une minuscule et peuvent s’accorder en nombre lorsqu’ils sont épithètes (des sites intranet ou intranets).

Perles de la semaine


Dans les années 1990, les enfants pouvaient regarder Bêtes pas bêtes + pour en apprendre davantage sur les animaux. Mais les jeunes ci-dessous ont plutôt regardé Bêtes + + +.


En Inde, les vaches ont absolument tous les droits.

Le porc est un animal coquet qui se parfume au fumier.

Les ours blancs s’adaptent au changement du climat en changeant de couleur.

La vache folle est une maladie qui atteint les gens qui mangent de la viande folle.

Le monstre du Loch Ness fait partie du vestiaire fantastique (bestiaire).


Source: «Le sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Steve Bergeron
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Ne faites pas « à semblant »

Séance d'orthographe

Ne faites pas « à semblant »

CHRONIQUE / «J’entends souvent des gens dire «faire à semblant». Il me semble que l’expression correcte serait «faire semblant». Qu’en est-il exactement? Merci (Gaétan Laroche, Québec).

La bonne tournure est effectivement «faire semblant», mais tellement de gens disent «faire à semblant» dans la langue de tous les jours que j’ai tenté d’en savoir un peu plus sur les origines de cette variante.

Mon premier réflexe a été de penser à une ancienne tournure française préservée chez nous. Mon instinct me disait qu’il y avait peut-être un rapprochement à faire avec deux autres vieux verbes français toujours employés ici : «assavoir» et «accroire». Si les Québécois se font «assavoir des choses» et se font «accroire des affaires», c’est peut-être pour la même raison qu’ils font «à semblant»... ou «assemblant» (notez que la première orthographe ressort quand même 30 fois plus souvent sur Google).

Malheureusement, aucune des sources consultées n’affirme textuellement que «faire à semblant» est une vieille locution qui aurait pu être en vogue à la Renaissance ou au Moyen Âge. Mais j’ai malgré tout fait des trouvailles intéressantes.

D’abord, cette façon de dire n’est pas que québécoise. J’en ai découvert des traces en Suisse, plus précisément dans le glossaire vaudois de Pierre-Moïse Callet, publié en 1861. Le «Glossaire fribourgeois» (1864) la relève aussi (le sous-titre de cet ouvrage est «Recueil des locutions vicieuses»...).

Voilà qui nous confirme qu’il s’agit d’une vieille variante de «faire semblant» et que nous n’avons pas à culpabiliser outre mesure: elle n’est pas propre à nous. En fait, peut-être l’est-elle aujourd’hui, mais pas dans le passé.

Autre trouvaille intéressante, cette fois plus près de nous: Chantal Naud, dans son «Dictionnaire des régionalismes des Îles de la Madeleine» (2011), fait un rapprochement entre «à semblant» et «la semblant», une tournure répandue dans les Antilles françaises. Par exemple: «Fais pas la semblant malade!»

Quant à lui, le Dictionnaire Godefroy (1881) donne à l’expression «à semblant» le sens d’«à ce qu’il semble». Il cite un écrivain du XIVe siècle, Jean d’Outremeuse: «Et astoit a semblant a II piez pres de solea [et était à ce qu’il semble à 11 pieds près du soleil].»

À partir de là, peut-on penser que «faire à semblant», c’est simplement «faire à ce qu’il semble»? Par exemple, faire semblant de dormir, ce serait donc «faire à ce qu’il semble dormir»?

Fait intéressant: Godefroy relève une tournure canadienne, «à mon semblant», qui voulait dire «à ce qu’il me semble, à mon avis» à l’époque.

Évidemment, tout ça, ce ne sont que des hypothèses. Un linguiste spécialisé en ancien français vous aurait peut-être répondu plus catégoriquement et plus rapidement que moi. Ce qu’il faut retenir (et vous aurez peut-être l’impression que je me répète), c’est que si «faire à semblant» est à éviter dans le discours soutenu, qu’il soit oral ou écrit, il n’y a aucun problème à l’employer dans ses conversations privées, dans une œuvre poétique ou un ouvrage littéraire de fiction. L’important est de se rappeler à quel registre de langue cette tournure appartient.

Perles de la semaine

Un examen sur les rois de France, ça donne des perles... royales!


«François 1er aimait la culture italienne. C’est pourquoi il est allé faire des guerres là-bas.»

«Louis XIII était toujours fourré dans les jupes de Richelieu.»

«Louis XIV n’est devenu veuf qu’après la mort de sa femme.»

«Louis XV a fait la guerre de Sept Ans, parce que la guerre de Cent Ans avait été trop longue.»

«Louis XVI est mort courageusement sur un échafaudage.»

Source: «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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À tout prendre

Chronique

À tout prendre

CHRONIQUE / L’expression «prendre la pause» est si usitée dans tous les médias. Pourtant, une pause, on ne la prend pas: on la fait, tout comme la trêve, la guerre, l’arrêt... C’est sans doute un calque de «to take a break» (Jean-Marc Pagé, Saguenay). — Il faudrait faire une chronique sur «prendre une marche», que les journalistes et le bon peuple utilisent continuellement sans savoir qu’il faudrait plutôt dire «faire une marche» (Jean Leclerc, Granby) .

Les verbes «prendre» en français et «to take» en anglais sont parmi les plus usités dans chacune de ces deux langues. On y recourt bien plus souvent au sens figuré qu’au sens propre de «saisir avec sa main».

Au milieu de ces dizaines de définitions, emplois, locutions et expressions figées, il est tout à fait normal de retrouver des ressemblances. Il faut donc faire très attention avant de crier à l’anglicisme. Ce n’est pas parce que les anglophones disent «take it or leave it» que son équivalent français, «c’est à prendre ou à laisser», est automatiquement à bannir.

Dans le cas de «prendre une marche», que la plupart des Québécois utilisent au lieu de «marcher, se promener, faire une marche, faire une promenade», on est en droit de se demander ce qu’il y a de si fautif. Si on peut prendre un bain au sens figuré (prendre un bain, ce n’est pas soulever physiquement un bain avec ses mains), pourquoi pas aussi une marche, toujours au sens figuré? Certains Québécois souhaiteraient d’ailleurs que cette tournure soit acceptée comme québécisme.

Mais quand on regarde de plus près, on s’aperçoit que «to take a walk» est vraiment une construction typique à l’anglais et qu’il n’y a pas véritablement d’équivalent dans notre langue. Cette construction consiste à faire suivre le verbe «to take» d’un nom qui exprime une action impliquant un déplacement.

Ce que je veux dire, c’est que les anglophones ne disent pas seulement «take a walk»: ils disent aussi «take a run», «take a drive», «take a swim», «take a dive», «take a jump», «take a ride»… Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que deux autres tournures québécoises, «prendre une course» (pour «faire une course») et «prendre une plonge» (pour «faire une chute, trébucher») viennent de là.

Toutefois, quand on regarde les dictionnaires français, on ne retrouve rien de semblable. Ce serait donc de créer un précédent d’accepter «prendre une marche».

Cela dit, ce sera très difficile de faire disparaître cet anglicisme de la langue familière, tellement il est répandu. Je comprends aussi que les gens ne soient pas très attirés par le verbe «se promener», car ce dernier s’apparente davantage au plaisir et à la détente, et beaucoup moins à l’exercice physique ou au sport.

Qu’en est-il de «prendre une pause»? C’est la même chose, sauf qu’ici, le verbe, au lieu d’exprimer le déplacement, exprime l’arrêt du déplacement. Il est en effet accepté en anglais de dire «we broke for lunch» pour «nous avons fait une pause pour déjeuner». Mais encore là, pas d’équivalent en français. Donc il vaut mieux «faire une pause».


PERLES DE LA SEMAINE

On pensait que la pause dans le milieu sportif se ferait sentir aussi chez le «Sportnographe». Finalement... non.


«La dernière défaite de Crosby avec le Canada, c’était en 2010, aux Jeux olympiques, face au Canada.»

«La plupart des buts sont marqués sur la patinoire.»

«À ce moment-ci de la rencontre, les Canadiens avaient les choses en mains, les deux mains sur le siège du conducteur.»

«On vient d’apprendre que la NBA suspendait sa saison de manière indéfinitive.»

«Brendan Gallagher, un cas incertain. Il y aura une décision qui sera prise. Lui, il est aux prises avec un genou, c’est pas facile.»


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Au fil des « en »

Séance d’orthographe

Au fil des « en »

CHRONIQUE / Français en couple avec une Franco-Québécoise ayant toujours vécu au Québec, j’ai récemment constaté chez ma fille de trois ans, et par la suite chez ma conjointe, une construction très fréquente à l’oral et qui ne m’avait jamais vraiment marqué: l’utilisation d’une négation dans des phrases affirmatives. Exemple: «Est-ce que tu veux une bière? — Oui, j’n’en veux bien une.» Ou encore: «C’est vraiment un bon gars, ça n’en prendrait plus, du monde comme ça.» J’ai cherché un peu et n’ai pu trouver ni documentation ni explication sur cette tournure. Depuis que je l’ai remarquée, je l’entends partout... (Pierre-Yves Chopin, Québec)

Je crois que l’explication est différente pour chacun des deux exemples que vous citez.

Dans le deuxième cas, j’ai la forte impression qu’il s’agit d’un simple pataquès, c’est-à-dire une erreur de liaison impliquant ici le son [n]. «Ça n’en» à l’affirmative est une tournure très répandue dans la langue populaire québécoise, plusieurs personnes ressentant le besoin de faire une liaison injustifiée pour éviter le hiatus dans «ça en». Voici d’autres exemples.


«Tu me donnes tout ça? Ça n’en fait beaucoup!»

«Tu sais, une chatte, ça n’en a souvent, des chatons, si on ne la stérilise pas.»


Ce [n] n’est donc pas une négation, même si, au son, il laisse cette impression.

Il n’y a toutefois aucun hiatus dans «j’en veux bien une». Votre «j’n’en veux bien une» ne peut conséquemment s’expliquer par une erreur de liaison.

Mais, je ne sais pas si vous l’avez remarqué depuis votre arrivée au Québec, chez nous, le pronom «en» a une forte tendance à s’élider à l’oral. Dans certains cas, il adopte une sonorité très particulière, comme une sorte d’insistance sur le [n] pour rappeler sa présence. Ce n’est pas facile à transposer à l’écrit, mais des phrases comme «j’en ai» ou «tu en as» sonneront un peu comme [jeunn-né] et [tunn-na]. Et ainsi de suite: «il en a» [inn-na], «on en a» [onn-na], «vous en avez» [vounn-avé], etc.

À la première personne du singulier, il y a une autre sonorité possible: au lieu de «j’en ai» ou de «[jeunn-né]», certaines gens vont tout simplement dire «j’n’ai».


«Non, non, pas besoin d’apporter de vin, j’n’ai déjà!»

«Ça suffit! J’n’ai assez entendu d’même!»

«J’n’ai vu souvent, des docteurs, depuis deux ans.» 


La «négation» que vous entendez chez vos proches m’apparaît donc simplement comme le pronom «en» élidé.

Mais là, vous vous dites: un instant. Comment se fait-il qu’il y a un autre «en» dans la phrase de ma blonde («j’n’EN veux bien une»)? Est-ce qu’en réalité, elle est en train de me dire «j’en en veux bien une», avec deux «en» dans la même phrase?

C’est pas mal ça, oui. 

Voyez-vous, la succession de deux pronoms «en», si elle n’est pas considérée comme correcte, demeure grammaticalement «plausible». Voici l’exemple que donne «Le bon usage».


«Il remplit un verre de ce vin.»

«Il en remplit un verre [le premier "en" remplace "de ce vin"].»

«Il en en remplit un [le deuxième "en" remplace "verre"].»


Dans le cas de votre conjointe, la phrase de départ serait: «Je veux bien d’une de ces bières.» Transformons «bières» en pronom et nous avons «j’en veux bien d’une». Transformons à son tour le «d’une» en pronom et nous obtenons: «J’en en veux bien [ou “j’en en veux bien une”].»

Et si on élide le premier «en», nous avons: «J’n’en veux bien une.» Tadaaaa!

Mais, bon, comme ces deux «en» qui se suivent ne font pas très joli, la grammaire nous dicte d’en supprimer un. C’est ce qu’on appelle une haplologie: «Omission d’une syllabe à cause de sa ressemblance (ou, le plus souvent, son identité) avec la syllabe voisine», explique le CNRTL. On se retrouve donc avec «j’en veux bien une» sans perdre le sens du propos.

Évidemment, je ne vais pas commencer à vous dire comment parler dans vos conversations privées, ça ne me regarde pas. Mais si on souhaite s’améliorer, se débarrasser de ces [n] superflus est une des choses qu’on peut faire sans avoir le sentiment d’adopter un niveau de langue qui ne nous sied pas. Autrement dit, personne n’aura l’impression que vous parlez trop bien si vous dites «j’en veux» au lieu de «j’n’en veux», «ça en prend» plutôt que «ça n’en prend».

Je précise toutefois que la succession de deux «en» est acceptée dans un autre contexte: le gérondif, c’est-à-dire lorsque le premier «en» joue le rôle de préposition et qu’il est suivi d’un participe présent. Voici des exemples.


«Ce n’est pas en en faisant autant qu’il va t’aimer davantage.»

«Tu sauras si tu aimes ça seulement en en mangeant.»


PERLES DE LA SEMAINE

Il paraît que la pandémie malmène la Loi sur les langues officielles au Canada. Qui nourrira alors la chronique «Hein?» du «Protégez-vous» avec ses coquilles et mauvaises traductions, comme celles-ci?

«Changez votre téléphone cellulaire en linge [ligne] et économisez!»

«Low iron [repasser à basse température]» : Faible teneur en fer

«Heavy Duty Gray PVC Cement [ciment de PVC gris résistant]» : Les gros gris ciment PVC

«Ice pop maker [moule pour sucettes glacées]» : Fabricant de bruit de glace

«100% cotton hand woven, wash gentle cycle, may dry clean, dry flat [100% coton tissé à la main, laver à cycle délicat, peut être nettoyé à sec, sécher à plat]» : 100% coton main tissée, doucement le cycle, peut sécher propre, sécher l’appartement.

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron
Cuirs, velours et pataquès

Séance d’orthographe

Cuirs, velours et pataquès

CHRONIQUE / Ma chronique d’il y a deux semaines, sur la «compliance» du Dr Arruda, m’a valu plusieurs commentaires de lecteurs qui souhaitaient que je signale au bon médecin une autre erreur qu’il commet régulièrement: «Ça va (t)être.»

J’ai d’abord refusé, l’objectif n’étant pas de purger toutes les fautes de français du directeur de la santé publique, mais de stopper un anglicisme avant qu’il ne se propage.

Toutefois, en relisant tous les messages reçus, je me rends compte que les mauvaises liaisons sont parmi les fautes de français qui vous horripilent le plus. Prenons donc le taureau par les cornes et explorons les principaux cas. Qui sait? Peut-être que ceux qui n’aiment pas le «ça va (t)être» du Dr Arruda vont découvrir qu’ils ne sont pas blancs comme neige non plus…

D’emblée, disons que le français est une langue qui semble détester les hiatus (la succession de deux voyelles) et donne l’impression de tout mettre en œuvre pour les faire disparaître. Le premier moyen qu’elle emploie, c’est l’élision des articles, prépositions, pronoms et adverbes devant des mots commençant par une voyelle ou un h muet. Grâce à ces élisions, on dit que «l’araignée d’Élise, qu’Antoine n’aime pas non plus, m’effraie» au lieu de «la araignée de Élise, que Antoine ne aime pas non plus, me effraie».

Deuxième arme: les liaisons. Grâce à elles, on entendra que «les (z)enfants ont eu vingt (t)ans» (et non «les (h)enfants ont eu vingt (h)ans»), qu’«un (n)arbre nous (z)obstrue la vue», que «tout (t)en (n)enlevant son manteau, Gilles a remarqué notre laisser-(r)aller et constaté qu’il restait beaucoup (p)à faire», etc.

J’ajouterai que l’art de bien faire ses liaisons est devenu, pour plusieurs, un critère d’évaluation de la qualité de la langue d’une personne. Pour preuve, les fautes dans ce créneau sont tellement mal vues qu’on leur a trouvé des noms! Si vous échappez un «ce n’est pas (t)à moi» ou un «quatre (z)enfants», vous venez de faire un joli pataquès. Ce mot, selon le Trésor de la langue française, serait une imitation de l’expression «je ne sais pas-t-à qui est-ce». On peut aussi appeler ça familièrement un cuir ou, plus rarement, un velours. D’après la Banque de dépannage linguistique (BDL), un cuir implique le son [t] et un velours, le son [z], mais les principaux dictionnaires ne s’avancent pas autant.

Au fait, j’allais oublier le t euphonique, celui qu’on intercale entre un verbe et son sujet pronom postposé, lorsque ce dernier commence par une voyelle, comme dans «où va-t-il?» ou «que mange-t-on?» Ce t n’a aucune autre fonction que celle-là. C’est probablement lui, le grand responsable du très répandu «ça va (t)être», qui n’est aucunement justifié ici. Chez certaines personnes, c’est le son [d] qui apparaît, comme «ça va (d)être le "fun"» ou «quand j’vas (d)être prêt».

Les h aspirés

Mais malgré toutes les astuces euphoniques, les hiatus n’ont pas été éradiqués de notre langue. Il faut donc cesser de les craindre, car il y en a beaucoup en français, tantôt à l’intérieur d’un même mot («aéroport», «Noël», «aorte», «réitérer», etc.), tantôt entre deux mots. Sinon, pourquoi aurions-nous des h aspirés, qui nous autorisent à dire «le homard, la hache, je hurle»?

D’ailleurs, faisons un premier test: «le handicapé» ou «l’handicapé»? «L’hernie» ou «la hernie»? Si vous avez opté pour le h muet, vous perdez deux morceaux de robot!

Et si jamais vous faites fièrement partie des personnes qui disent toujours «ça va être» et «ça a mal été» — et surtout pas «ça l’a mal été», dont vous me parlez et reparlez régulièrement —, répondez-moi franchement: n’avez-vous jamais échappé un «garde-moi-(z)en»? Un «souviens-toi-(z)en la prochaine fois»? Un «chante-lui-(z)en un bout»? Pouvez-vous me dire alors où vous êtes allés chercher ce [z]?

Pourtant, vous n’avez sûrement pas de problème avec «va-t’en», forme impérative de «tu t’en vas»... Si vous êtes capables de dire «je m’en garde», «tu t’en souviens» ou «il lui en chante un bout», vous pouvez aussi dire, à l’impératif, «garde-m’en», «souviens-t’en» et «chante-lui-en un bout»… 

Vous voyez: il faut faire attention avec les règles de liaisons, car elles sont beaucoup plus complexes qu’elles en ont l’air, notamment celles avec les verbes à l’impératif, qui nécessiteraient une chronique à part entière.

«Quand qu’on...»

Je n’ai pas abordé non plus les d qui se transforment en [t], par exemple «un grand (t)homme» ou «quand (t)on parle» — et surtout pas «quand (k)on parle»! —, les f de «neuf» qui deviennent des v seulement avec «ans», «autres», «heures» et «hommes», les liaisons interdites devant certaines voyelles (les onze ans de Marie, la une du journal)...

Pour vous donner une idée, la BDL compte sept fiches sur les liaisons. Je vous conseille d’ailleurs d’aller les lire si le sujet vous passionne. 

N’oublions pas non plus que les fautes de langage sont difficiles à corriger parce qu’elles sont devenues des réflexes. Il faut d’abord en prendre conscience pour s’en débarrasser. Cela demande souvent temps et efforts. 

PERLES DE LA SEMAINE

Après deux mois de confinement, aurons-nous droit à des réponses comme celles-ci aux prochains examens de sciences naturelles?


«Le cochon est un animal en forme de tirelire.»

«Le serpent se déplace par réputation [reptation].»

«Quand on entend chanter un coq, ça veut dire qu’il vient de féconder une poule.»

«Les crabes ont des pinces pour casser les noisettes dont ils se nourrissent.»

«Si on met un poisson dans l’air, il se noie.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
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Écrire avec « facilités »

Séance d'orthographe

Écrire avec « facilités »

CHRONIQUE / Un commerçant peut-il nous suggérer de «profiter de [ses] facilités de paiement»? Il me semble que la facilité est assez subjective. Ce qui est facile pour l’un ne l’est pas nécessairement pour une autre personne. Il m’apparaît que «mode de paiement» ou «de versements» seraient à privilégier (Marc Laprise, Trois-Rivières).

Il existe effectivement un usage fautif du mot «facilités» en français, influencé par l’anglais «facilities», mais, vous en serez probablement surpris, celui que vous évoquez est tout à fait correct.

Selon la Banque de dépannage linguistique, le mot «facilité» au pluriel est accepté pour parler de «conditions spéciales, de moyens qui permettent de faire quelque chose aisément». 

Aujourd’hui, il est surtout employé dans le domaine de la finance. En effet, lorsqu’on le tape dans le Grand dictionnaire terminologique, les principales expressions qui ressortent sont «facilités de paiement, de caisse, de crédit, de prêt». On accepte aussi «facilités de réservation» dans le milieu hôtelier et «facilités de transport», surtout chez les compagnies aériennes.

Mais dès qu’on tombe dans le concret, pour parler d’installations, d’équipements, d’infrastructures, de bâtiments, de locaux, de matériel, de ressources, d’aménagements, de services, de moyens, etc., on trébuche sur la définition anglaise du mot. Voici des exemples trouvés dans des médias québécois.


«Si les athlètes professionnels profitent souvent de facilités intéressantes pour s’entraîner à la maison en cette période de COVID-19, il en va autrement des étudiants-athlètes [il faudrait opter pour le mot "équipements"].»

«C’était un centre industriel pas très beau. Maintenant, c’est aménagé avec des facilités pour qu’on vive l’hiver [il vaudrait mieux parler d’installations ici].»

«Nous allons continuer de travailler pour assurer la protection des aînés dans des facilités de longue durée ["ressources" ou "établissements de soins de longue durée" seraient plus appropriés).» 

«Il estime que les mesures sanitaires sont suffisantes pour protéger les travailleurs. "Nous avons envoyé une note de service à tous, que nous avons lue en français et en espagnol dans toutes nos facilités [il est préférable d’utiliser les mots ‘locaux’ ou ‘bâtiments’]."»

«Il a mentionné les facilités dans le hangar, telles que les salles de bains et le restaurant [on pourrait employer le mot "services"].»


                                                      ***


«Peut-on parler d’une flotte de véhicules et même, comme j’ai déjà entendu, d’immeubles? Les uns comme les autres ne flottent guère [Jean-Marc Pagé, Saguenay].»


Il vaut mieux effectivement parler d’un parc lorsqu’il est question de l’ensemble ou du nombre de «véhicules de même catégorie dont dispose une entreprise, un organisme, une collectivité, un pays ou une nation», explique le Grand dictionnaire terminologique. L’usage du mot «flotte» semble ici un emprunt sémantique à l’anglais que le GDT juge difficilement justifiable.

Quand on parle d’immeubles, on privilégiera également «parc» (parc immobilier).


«La compagnie veille toujours à l’entretien d’une flotte de véhicules du gouvernement, de la GRC et des entreprises essentielles ("parc de véhicules" ou "parc automobile").»

«La STM maintient que le nettoyage complet de la flotte d’autobus est fait en une journée et demie ("parc d’autobus").»


Par contre, lorsqu’il est question d’avions ou d’aéronefs, on peut employer les deux: «parc aérien» et «flotte aérienne». Mais on privilégie «flotte». J’imagine que cette analogie est permise parce qu’une des définitions du verbe «flotter» est «être suspendu dans les airs».

PERLES DE LA SEMAINE

Certains se moquent des journalistes lorsqu’ils interrogent le premier ministre, d’autres les défendent. Avec les perles qui suivent, pas mal tout le monde sera d’accord.


«Il n’y avait guerre d’espoir.»

«Ce petit coup de pousse peut faire qu’ils vont créer de l’activité économique.»

«Ce début d’incendie aurait été causé par la surchauffe d’une plainte électrique.»

«Les blessures à la tête de la victime ne nécessiteront pas l’amputation.»

«Pour reprendre une locution bien connue : autres temps, autres nurses.»


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Steve Bergeron
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La compliance du Dr Arruda

Séance d'orthographe

La compliance du Dr Arruda

CHRONIQUE / S’il y a des lèvres auxquelles tout le monde est suspendu en ce moment, c’est bien celles du Dr Horacio Arruda. Presque chaque jour depuis plus d’un mois, le directeur national de la santé publique du Québec jouit d’une admiration qui ferait l’envie de bien des politiciens.

C’est justement parce qu’ils et elles sont des milliers de personnes à être tout ouïe à ses propos que j’ai décidé d’aborder un anglicisme qu’il a employé au moins deux fois lors de ses points de presse. Et les anglicismes, c’est comme les virus : ça peut se répandre à une vitesse vraiment folle, surtout quand ils sortent de la bouche d’une personnalité. Il vaut mieux que je vous apprenne à vous en distancier dès maintenant.

Je veux parler du mot compliance. Ainsi, le 7 avril, le Dr Arruda a déclaré que, « grâce à la compliance aux mesures de distanciation sociale qu’on a mises en place, on s’est donné beaucoup de chances ». Le mot apparaît aussi dans son intervention du 27 mars.

Évidemment, le Dr Arruda n’est pas le seul à avoir trébuché. Le 19 mars, la Dre Mylène Drouin, directrice régionale de la santé publique de Montréal, déclarait que c’est « aussi en regardant jusqu’à quel point la population est compliante […] que nous allons voir s’il est nécessaire d’ajouter des mesures ». Au Téléjournal du 11 mars, une infirmière répondait au journaliste que les gens sont « tous assez compliants ».

L’anglicisme semble donc surtout contaminer le milieu de la santé pour l’instant… Il est vrai que le mot est déjà accepté en médecine pour une définition très précise, soit pour désigner l’élasticité de certains organes « réservoirs », tels les poumons et la vessie, indique le Grand dictionnaire terminologique (GDT).  

À la défense des personnes qui commettent l’erreur, il faut reconnaître que compliance a toutes les allures d’un mot français. Ses origines sont latines, il commence par un des préfixes les plus courants en français (con-, lequel devient com- devant un b, un p ou un m, et qui est issu de la préposition latine cum, signifiant avec) et il se termine par le suffixe –ance, lui aussi extrêmement fréquent dans la langue de Molière.

En anglais, compliance est le nom dérivé du verbe to comply, « agir en accord avec un souhait ou un ordre, se conformer, se soumettre ». Il tire ses origines du verbe latin complere, qui veut dire remplir, accomplir.

C’est bien beau, tout ça, mais ça ne nous dit pas par quoi il faudrait le remplacer. Il y a heureusement plusieurs options, raison pour laquelle le GDT considère l’emprunt de compliance comme inutile.

Si, dans ce contexte, les mots soumission, obéissance ou conformité paraissent trop forts (jusqu’à maintenant, les mesures de confinement ont surtout été incitatives et non coercitives), on peut opter tout simplement pour respect, assiduité, adhésion, fidélité ou observance. L’observance thérapeutique est d’ailleurs l’expression consacrée pour parler du fait, pour le patient, de suivre le traitement prescrit par un professionnel de la santé.


« Grâce à l’observance des mesures de distanciation sociale, on s’est donné beaucoup de chances. »

« C’est aussi en regardant jusqu’à quel point la population est assidue que nous allons voir s’il est nécessaire d’ajouter des mesures. »

« Les gens respectent généralement les mesures. »   


Perles de la semaine

Des perles de réclamations d’assurance. SSQue vous les trouverez drôles?


J’ai été blessé par une dent de râteau qui m’est tombée sur le pied. La dent était accompagnée du râteau.

Le poteau que j’ai buté était caché par l’invisibilité du brouillard.

J’ai bien reçu la fiche de mon épouse, je ne manquerai pas de vous renvoyer cette dernière dûment remplie par mes soins.

Pouvez-vous m’adresser le 

courrier pour mon accident à l’adresse d’un de mes amis? Parce que pour la passagère blessée, ma femme n’est pas au courant et il vaudrait mieux pas.

J’ai heurté une voiture stationnée sans prévenir le propriétaire. 

J’espère que vous serez content et que vous pouvez faire un petit geste en m’accordant un rabais.


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Steve Bergeron
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« Dont » chéri

Séance d'orthographe

« Dont » chéri

CHRONIQUE / «Le Bloc québécois est le seul parti dont sa députation se répartit quasi également entre les régions et les grands centres.» Il me semble que, dans cette phrase extraite d’une chronique, on devrait plutôt lire que «le Bloc québécois est le seul parti dont LA députation [...]». Sinon, selon mes connaissances, il s’agit d’un pléonasme de syntaxe. (Yvon Ricard, Sherbrooke)

J’ai publié en février une chronique sur le «dont» et j’y rappelais que son utilisation signifiait qu’il y avait un «de» quelque part, parfois bien caché. La question que vous soulevez souligne un autre aspect de ce pronom relatif, que j’avais abordé dans ma chronique du 25 novembre 2017, et que je reproduis ici au bénéfice de tous.

D’emblée, il faut savoir que «dont» tolère très mal les «de» qui tentent de lui voler son rôle. Voici les principaux accrochages.

«C’est de cette fille dont je te parlais.»

Vous avez déjà écrit ça? Alors vous avez déclenché la guerre. Le «dont» est furieux du «de» que vous avez nonchalamment déposé en début de phrase. C’est comme si vous aviez embauché un briseur de grève. Laissez-le faire son travail. Si vous persistez à garder votre «de», il va démissionner et se faire remplacer par «que».

«C’est cette fille dont je te parlais.»

«C’est de cette fille que je te parlais.»

Mais il arrive que le «de» se camoufle dans un adjectif possessif ou dans le pronom personnel «en» pour éviter l’expulsion.

«Cet homme dont tu ignores son passé...»
«Les informations dont j’espère m’en souvenir...»

Mais «dont» n’est pas dupe. Il hurle: «Le passé DE qui? Te souvenir DE quoi?» Le «de» sort alors de sa cachette et détale à toutes jambes. Sans «de», l’adjectif possessif redevient un simple article. Quant au «en», il disparaît et personne ne s’en soucie.

«Cet homme dont tu ignores le passé...»

«Les informations dont j’espère me souvenir...»

N’oublions pas non plus que «de» donne parfois «de la» au féminin et «des» au pluriel...

«J’ai écarté les candidats dont je doutais des compétences [ou «de la compétence»].»

Vous vous demandez où est le «de» problématique ici? Il est caché dans le «des», car on doute DE quelque chose. Sauf que là, «dont» ne peut pas simplement renvoyer le «de» ni le remplacer par un article («je doutais les compétences»). «Dont» exige alors de reformuler la phrase. Ou il fait appel à «duquel» et ses dérivés («de laquelle», «desquels», «desquelles») pour remplacer le «de».

«J’ai écarté les candidats dont les compétences étaient douteuses.»

«J’ai écarté les candidats des compétences desquels je doutais.»

La deuxième phrase peut vous sembler bizarre. C’est normal. Je me souviens d’avoir eu la même réaction dans mon cours de grammaire à l’université. Mais c’est vraiment la façon de faire.

«Les employées au supérieur desquelles vous avez parlé [et non «les employées dont vous avez parlé au supérieur»].»

«La dame sur le compte de laquelle vous avez déposé l’argent était une fraudeuse [et non «la dame dont vous avez déposé l’argent sur le compte»].»

PERLES DE LA SEMAINE

Au tour cette semaine de l’examen de fin d’année en musique. Attendez-vous à ce qu’on réponde de laver Maria puis d’ôter l’eau...

«Très jeune, Panini fut un virtuose du violon.»

«Tout le monde connaît, bien sûr, le "Boléro" de Ravenne.»

«Wagner illustre une séparation déchirante dans "Christian et Lisieux".»

«Ce chef-d’œuvre de Haendel s’intitule "Mais si! [Le Messie]".»

«Cette pièce de Jean-Sébastien Bach est le "Magnifique Cat".»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Steve Bergeron
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Le sens du partage

Séance d’orthographe

Le sens du partage

CHRONIQUE / J’aimerais partager avec vos lecteurs mon irritation quant à l’usage du mot... «partager». Il ne se passe pas une journée sans qu’on entende, dans les médias de tous ordres, ce verbe utilisé avec, comme complément d’objet direct, l’auditoire avec lequel on veut partager une nouvelle, une œuvre, une citation. «Je veux vous partager ceci», dira-t-on par exemple. Je me demande comment cet usage fautif a pu se répandre au point d’être aussi omniprésent. Il existe pourtant des formes consacrées telles que «je veux partager ceci avec vous», ou encore «je veux vous faire partager cela». Il serait grand temps qu’on se le dise! Qu’en pensez-vous? (Benoit Piché, Sherbrooke)

Cette question m’a été posée plusieurs fois dans les derniers mois. En rappel donc cette semaine, pour toutes les personnes qui n’ont pas pu la lire à l’époque, ma chronique du 5 septembre 2014 sur l’usage du verbe «partager». 

Effectivement, on ne peut pas partager dans le sens de «communiquer», «raconter», «faire part», «exprimer»... Il s’agit tout simplement d’un anglicisme, un calque du verbe «to share», explique la Banque de dépannage linguistique. Les anglophones peuvent en effet «sharing their experience, their story, their opinion», mais cet usage n’est pas encore admis en français. 

Ainsi, non seulement on ne pourra pas vous inviter à venir «nous partager votre expérience», mais vous ne pourrez pas davantage «partager votre irritation avec les lecteurs». Du moins, pas au sens où vous l’entendez. Car partager son expérience, une opinion, un avis, une idée, un sentiment avec quelqu’un, c’est l’avoir en commun.


«Je te présente Alain. Vous partagez la même expérience, car vous avez tous deux enseigné dans le Grand Nord.»

«Je suis d’accord avec Anne. Je partage son opinion.»

«On dirait que tu ne partages pas son enthousiasme.»

«Julie a admis qu’elle partage avec Louis la responsabilité de cette erreur.»

«Plusieurs citoyens ne partagent pas l’optimisme du premier ministre.»


Au départ, il y a donc une faute de sens, et de celle-ci découle une faute de syntaxe. En effet, comme les gens assimilent «partager» à «dire», «raconter», «faire part», «communiquer», ils disent «je vais vous partager» comme s’ils disaient «je vais vous dire, raconter, faire part, communiquer, etc.» «Vous» est ici complément d’objet indirect.

Le problème peut se régler simplement en ajoutant, comme vous le suggérez, le verbe «faire» devant «partager». On retrouve ainsi le sens de communiquer.


«Vous êtes invités à venir nous faire partager votre expérience.»

«J’aimerais faire partager mon irritation avec vos lecteurs.»


Depuis cette chronique de 2014, la BDL a fait une mise à jour pour légitimer des usages plus actuels du verbe «partager». Par exemple, en informatique, il est tout à fait correct de partager une connexion ou des périphériques, au sens de «mise en réseau». Il est aussi accepté de partager du contenu numérique sur différentes plateformes, comme partager des photos, des fichiers, une vidéo ou un hyperlien sur sa page Facebook ou par courriel. Le verbe prend alors le sens de «mettre à la disposition d’autres utilisateurs».

PERLES DE LA SEMAINE

Poursuivons notre révision des notions de base en cette année sans examen du ministère. Après la littérature, la biologie.


«La digestion, c’est tout ce qui va de la bouche à l’anus.»

«L’abdomen est un terme plus joli pour dire le ventre.»

«La langue sert à faire pénétrer plus d’air dans les poumons.»

«La morve est un liquide qui sert à nous faire savoir qu’on est enrhumé.»

«Un réflexe, c’est quand le cerveau n’est pas civilement responsable.»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.

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Steve Bergeron
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Chronique covidéoscopique

Séance d'orthographe

Chronique covidéoscopique

CHRONIQUE / Depuis le début de la crise du coronavirus, j’ai reçu plusieurs questions sur le genre du mot «COVID-19», que certains journalistes, politiciens ou autres intervenants emploient tantôt au masculin, tantôt au féminin, ce qui irrite certains lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

Je vais commencer par faire appel à votre indulgence. Lorsqu’une nouvelle réalité survient, il est normal qu’il faille un certain temps d’adaptation pour la nommer correctement, et encore plus quand le choc est aussi brutal que ce que nous vivons en ce moment. N’oubliez pas non plus que, la majorité des communications médiatiques se faisant en anglais sur cette planète, il faut également s’assurer de traduire correctement certains concepts.

Heureusement, le Grand dictionnaire terminologique (GDT) veille au grain: «Le terme "COVID-19" (de "coronavirus disease 2019") est la désignation officielle retenue en février 2020 par l’Organisation mondiale de la santé.» Et comme «disease» signifie «maladie» en français, il est dès lors apparu que le genre serait féminin en français.

Si vous préférez l’appellation non abrégée, on parle de «maladie à coronavirus 2019». L’acronyme n’a toutefois pas été traduit (ç’aurait pu être quelque chose comme MCOVI-19). Le GDT accepte aussi «pneumonie de Wuhan».

Quant au nom officiel du virus, qui n’est presque jamais utilisé par les médias, c’est le «SRAS-CoV-2», «SRAS» étant l’acronyme de «syndrome respiratoire aigu sévère» (vous comprenez maintenant pourquoi ce mot est masculin). Il faut dire que le terme «coronavirus» désigne une catégorie de virus, dont faisait également partie le CoV-SRMO (syndrome respiratoire du Moyen-Orient, «MERS» en anglais) qui a frappé la péninsule arabique en 2012.

Lucie Bégin de Chicoutimi se demande aussi s’il faut parler d’isolement ou d’isolation en ce moment, puisqu’elle a entendu les deux mots employés à propos des mesures de confinement.

C’est le mot «isolement» qu’il faut utiliser pour désigner la «séparation d’un individu (ou d’un groupe d’individus) des autres membres de la société», explique le Petit Larousse.

Le mot «isolation» doit être réservé à l’«ensemble des procédés mis en œuvre pour empêcher le bruit de pénétrer dans un milieu clos ou d’en sortir (isolation acoustique ou insonorisation) ou pour réduire les échanges thermiques entre une enceinte, l’intérieur d’un bâtiment, etc., et le milieu extérieur (isolation thermique)».

Le hic, c’est qu’«isolement» se traduit souvent par «isolation» en anglais. La confusion est donc fréquente.

Et pour ceux et celles qui se poseraient la question, le mot «covidiot», qui vient d’apparaître sur les réseaux sociaux pour désigner les personnes ignorant les directives de santé publique ou vidant démesurément les tablettes des supermarchés, n’est pas encore officiellement entré dans le GDT…

PERLES DE LA SEMAINE

Quelques perles de petites annonces en ligne colligées par «Infoman». Des fois, Kijiji, c’est pajojo.

«Acoiriome à vandre»

«Exorciseur pour bébé»

«Je suis à la recherche d’une pompe à pourasterigne [power steering].»

«Micro-ondes de camionneur en bonne condition, restant de manger dedans à nettoyer.»

«Sécheuse Maytag 2000 sans élément chauffant. Séchage moins rapide mais beaucoup d’économie d’énergie.»


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« Ceci » est tant dit

Séance d’orthographe

« Ceci » est tant dit

CHRONIQUE / Je me demande souvent pourquoi on utilise tant de mots qui n’apportent rien de plus à la compréhension de l’idée exposée. Je pense entre autres à «ceci étant dit» (Alain De Lisle, Lévis). Ne devrions pas toujours dire «cela étant dit» plutôt que «ceci dit» (Gilles Martel, Québec)? J’entends régulièrement «après qu’on a dit ça» au lieu de «ceci étant dit», souvent à l’émission «Les Ex» à RDI (Pierre Brière, Granby).

Débutons en faisant un rappel de l’utilisation correcte de «ceci», «cela», «voici» et «voilà».

La plupart d’entre nous ont appris que «ceci» et «voici» font référence, concrètement, à ce qui est près de nous, alors que «cela» (qu’on abrège presque toujours en «ça» à l’oral) et «voilà» s’emploient pour ce qui est loin de nous.


«"Ça ira mieux avec ceci", lui dis-je en lui donnant deux comprimés d’aspirine.»

«Voici mes enfants Lucie et Jean-François.»

«Peux-tu m’apporter ça, s’il te plaît?»

«Voilà justement Estelle qui arrive!»


Dans le discours, «ceci» et «voici» font référence à ce qui va suivre, alors que «cela» et «voilà» s’utilisent quand on souhaite parler de ce qui précède.


«Pour cette recette, vous aurez besoin de ceci : du lait, du beurre…»

«Voici les directives : bien écouter, attendre son tour et terminer à temps.»

«Il faut absolument procéder ainsi, et cela vaut pour tout le monde.»

«Elle voulait simplement t’aider, voilà!»


Sachant cela, il est évident que «cela dit» ou «cela étant dit» sont des formules plus logiques que «ceci dit», puisqu’elles font toujours référence à ce qui précède. La Banque de dépannage linguistique mentionne toutefois que «ceci dit» est admis. Le Petit Robert le relève aussi. Je suis donc allé vérifier dans plusieurs dictionnaires et j’ai constaté que cette question divise beaucoup.

Au moins quatre ouvrages sont catégoriques et réprouvent «ceci dit» (ceux de Bordas, Péchoin, Roux et Thomas). D’autres sont plus conciliants: Chouinard concède que «ceci» et «cela» sont souvent synonymes dans la pratique, Hanse constate que «ceci» est presque toujours remplacé par «cela» («ça») dans la langue familière et populaire, tandis que Colin ose une explication : «ceci dit» marque l’intention de renvoyer à des paroles qui viennent d’être prononcées. Autrement dit, le sens concret de «ceci», soit de faire référence à quelque chose de proche, semble l’emporter.

«Le bon usage» abonde dans le même sens, jugeant que «ceci dit» a presque évincé «cela dit», pour les raisons avancées par Colin, citant des écrivains comme Proust, Romains et Valéry qui ont employé cette formule et concluant que cela rend «peu pertinentes les protestations de l’Académie».

Bref, vous pouvez utiliser «ceci dit», mais sachez que vous pourriez faire face à une contestation... et qu’il vaut mieux connaître les dictionnaires qui appuient votre position pour gagner votre point.

Maintenant, une personne qui emploie «après qu’on a dit ça» commet-elle un anglicisme? Aucune source ne l’affirme ouvertement, mais cette tournure n’est pas mauvaise en français, car la grammaire est respectée et aucun mot n’y est détourné de son sens français. «Cela dit» est simplement plus concis et plus élégant.

En anglais, les formules les plus répandues sont «that said» et «having said that», qui, si on les traduisait littéralement, se diraient logiquement «cela dit» et «en ayant dit cela». Quant à «after saying that», elle n’est pas si courante comme locution conjonctive.

Quant à la question de M. De Lisle, je répondrai que «ceci étant dit» est une locution qui apporte beaucoup dans la compréhension du discours. Elle annonce une restriction ou une concession par rapport à ce que l’on vient d’affirmer. Elle est donc synonyme de «mais», «toutefois».


«Je trouve que les libéraux ont mal gouverné. Ils ont bien manœuvré dans le dossier de l’ALENA.»

«Je trouve que les libéraux ont mal gouverné. Cela étant dit, ils ont bien manœuvré dans le dossier de l’ALENA.»


Dans le premier exemple, on pourrait rester sur l’impression que l’auteur se contredit. Il manque un «mais», un «toutefois» pour exprimer la concession. C’est le rôle que joue «cela étant dit» dans le deuxième exemple, afin de que le fil de la pensée soit plus clair. 


Perles de la semaine

Le confinement nous vaudra-t-il de telles réponses aux prochains examens de littérature française?


«Victor Hugo a écrit "Les contes en passion" [Les contemplations].»

«L’auteur de Notre-Dame-de-Paris est un Italien: Quasimodo.»

«Alexandre Dumas est l’auteur du conte de "Montre tes cristaux".»

«Sartre a eu plein de femmes dans sa vie, mais surtout Simone d’Abreuvoir.»

«"Antigone" est une pièce d’Anne Houille [Anouilh].»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
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La double vie du double V

Séance d'orthographe

La double vie du double V

CHRONIQUE / Depuis longtemps, je cherche la raison pour laquelle la lettre w se prononce « double V » en français et « double U » en anglais. Y a-t-il une explication? (Céline Defoy, Trois-Rivières) Pourquoi dit-on [vagon] au lieu de [ouagon]? Le mot « watt » se prononce pourtant [ouatt]... (Micheline Goyette, Sherbrooke)

Le w, c’est la benjamine de l’alphabet français, la toute dernière lettre à y avoir officiellement fait son entrée. Le «Bon usage» dit que le «dictionnaire de Robert (1964) est le premier grand dictionnaire à déclarer que le w est la 23e lettre de l’alphabet».

Peut-être que cette information vous fait sursauter, parce que vous avez appris votre alphabet avant 1964 et il y avait un w dedans. Mais il ne faut pas oublier que les dictionnaires sont souvent les derniers à prendre l’usage en compte. Plusieurs autres sources confirment que cette lettre était largement utilisée et enseignée bien avant cette date. C’est simplement qu’elle n’avait pas encore son statut officiel.

L’adjectif «grand» dans l’affirmation du «Bon usage» est peut-être aussi une façon d’exprimer avec élégance que le «Petit Larousse» n’était pas considéré comme un dictionnaire digne de ce nom... Et plusieurs autres sources soutiennent que Larousse a fait entrer le w dans ses pages au moins dix ans avant Robert.

Pourquoi ce snobisme envers le w? À vrai dire, nous n’avions pas véritablement besoin de cette lettre, car nous avions déjà le [v] (comme dans «wagon») et le [ou] (comme dans «watt»).

Toutefois, le français a emprunté plusieurs mots à deux langues germaniques où le w occupe une place importante: l’allemand et l’anglais. D’ailleurs, c’est souvent ce qui différencie la prononciation du w. Lorsqu’il se dit comme un [v] («wisigoth», «wagnérien»), c’est, la plupart du temps, parce que le mot vient de l’allemand, et quand il sonne plutôt comme un [ou] («week-end», «western», «whisky»), c’est que l’origine est anglaise. Ou bien que le mot est parvenu en français en passant par l’anglais, tels des mots autochtones comme «wapiti» et «wigwam».

«Wagon» déroge toutefois à cette règle, car il est issu du néerlandais «wagen» (chariot) et qu’il nous est venu par l’anglais. «W.-C.» ne respecte pas non plus la logique, la plupart des Français prononçant [vécé] cette abréviation de l’anglais «water closet».

Maintenant, pourquoi disons-nous «double v» et les anglophones, «dobeuliou» (double u)?

Il faut savoir que les lettres telles que nous les connaissons aujourd’hui ne se sont pas toujours prononcées de la même façon. Ainsi, en latin classique, le v se disait comme un w, et le c, comme un k.

Au fil des siècles, le v latin a fini par sonner comme le v d’aujourd’hui. Parallèlement, le son [u] a fait son apparition. Comment alors écrire le son originel du w? Quelqu’un dans la nuit des temps a eu l’idée de coller deux u. Les premières traces de ce «double u» se retrouvent dans le vieux haut-allemand, au VIIIe siècle.

Cette nouvelle lettre s’est ensuite répandue en France et en Angleterre, mais elle a connu un sort différent sur chacun de ces territoires. En Allemagne, elle a fini par sonner comme un v. En France, elle est sortie de l’usage. En Angleterre, elle s’est largement implantée... tout en conservant le nom de «double u».

Il reste un détail à éclaircir: pourquoi la forme de cette lettre est-elle celle de deux v et non de deux u? Les amateurs d’aventures d’Astérix ont une longueur d’avance pour trouver la réponse. C’est simple: le u et le v s’écrivaient auparavant de la même façon. Et ces graphies ont perduré bien après la chute de l’Empire romain, jusqu’au XVIe siècle selon le «Bon usage». En France, on voit encore de nombreux édifices et monuments où le mot république est orthographié REPVBLIQVE. C’est la place de la lettre dans le mot qui indiquait s’il fallait la prononcer comme une voyelle [u] ou une consonne [v].

En somme, le «dobeuliou» anglais s’est toujours écrit «VV». Et comme le retour du w en français s’est imposé après que l’on eut différencié les graphies du u et du v, il n’y avait plus de risque qu’on le baptise «double u».

Perles de la semaine

Cette semaine, quelques réponses d’examen sur Molière. Par exemple, pourquoi a-t-il écrit «Le malade imaginaire»? Pour faire croire qu’il n’était pas malade.


«Molière a eu un grand succès avec Les Lépreuses ridicules.»

«Scapin était un auteur comique qui a écrit Les Foutreries.»

«Harpagon est resté célèbre pour son avarisme.»

«Don Juan est un personnage qui attire tout ce qui bouge.»

«Alceste n’a Dieu que pour elle.»


Source : «Le Sottisier du bac», Philippe Mignaval, Hors Collection, 2007.


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Mais que vous mouriez de nos amours

Séance d'orthographe

Mais que vous mouriez de nos amours

CHRONIQUE / On entend encore souvent des gens (oui, je suis coupable) utiliser «mais que» suivi du subjonctif au lieu de «lorsque» ou «quand» avec l’indicatif. Le poète Honorat de Bueil de Racan a écrit: «Qui me clora les yeux / Mais que mon pâle esprit soit monté dans les cieux.»  Doit-on bannir cette ancienne locution? (Louis Lemieux, Sherbrooke)

Je trouverais ça triste qu’elle disparaisse complètement, car c’est un autre exemple d’une tournure d’ancien français que nous avons conservée ici, mais dont on ne retrouve aucune trace dans les dictionnaires usuels ni même ceux de français québécois. Il faut aller voir dans de vieux ouvrages comme le Dictionnaire Littré, paru à la fin du XIXe siècle.

Précisons d’abord que ce «mais que» s’est beaucoup déformé à l’oral. Aujourd’hui, la plupart des Québécois disent «mainque» ou «mec», sans savoir d’où vient cette bizarre de conjonction. On remarque aussi que plusieurs locuteurs ne se bornent pas au subjonctif et emploient le futur simple.

«"Mec" j’aille le voir, je vais y redemander.

«On s’en reparlera "mainque" tu reviendras tantôt.» 

Paru entre 1873 et 1877, le Dictionnaire Littré nous révèle que, déjà à l’époque, la locution «mais que» est considérée comme «hors d’usage». Elle signifiait «dès que». Le poète François de Malherbe (v. 1555-1628) est ensuite cité: «L’affection avec laquelle j’embrasserai votre affaire, mais que je sache [dès que je saurai] ce que c’est, vous témoignera...»

Littré ajoute: «Cette conjonction est encore très usitée dans les campagnes normandes.» Et je ne vous apprendrai rien en vous disant que beaucoup de Québécois ont leurs racines européennes en Normandie...

Le dictionnaire de Frédéric Godefroy, contemporain de Littré, atteste également cet usage mais en relève plusieurs autres. «Mais que» a ainsi déjà été employé comme synonyme de «pourvu que» et d’«excepté». Précisons que «mais» a aussi eu de multiples sens au fil de l’histoire, tels «désormais», «maintenant», «plutôt», «jamais», «plus»... Au XVIe siècle, on disait «n’en pouvoir mais» au lieu de «n’en pouvoir plus».

Évidemment, je ne prône pas le retour de «mais que» dans nos écrits, surtout parce que la plupart des francophones n’en saisiraient pas le sens, mais quant à moi, cette ancienne locution peut bien continuer à vivre dans la langue populaire.

                                                            ***

Il y a une tournure qui m’agace énormément à la radio et à la télé: "Je veux savoir qu’est-ce qui se passe." Pourtant, il serait si facile de savoir "ce qui" se passe...» (André Lord, Montmagny)

La Banque de dépannage linguistique explique que les formules interrogatives «qu’est-ce que» et «qu’est-ce qui» sont réservées aux interrogations directes, c’est-à-dire lorsque la phrase se termine par un point d’interrogation.

«Qu’est-ce que tu vas faire?»

«Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition?»

Mais il existe aussi des interrogations indirectes: on pose une question à l’intérieur d’une affirmation. Prenons mes deux exemples et transformons-les en interrogations indirectes.

«J’aimerais savoir ce que tu vas faire.»

«Je me demande ce qui ne fonctionne pas dans cette proposition.»

Dans ces deux phrases, il y a une affirmation («j’aimerais savoir», «je me demande») et une interrogation («ce que tu vas faire», «ce qui ne fonctionne pas»), mais comme ce n’est pas le verbe principal de la phrase qui pose la question, on parle d’interrogation indirecte. Vous aurez sans doute aussi remarqué qu’il n’y a pas de point d’interrogation à la fin (c’est d’ailleurs une erreur que beaucoup de gens commettent).

Vous avez donc raison: l’emploi de «qu’est-ce que» dans une interrogation indirecte est critiqué. Mais cela tombe un peu sous le sens, puisque «ce que» est beaucoup plus court et plus élégant à l’écrit. C’est pourquoi cette faute se rencontre surtout à l’oral.

Mais attention! Il se peut que vous entendiez quelqu’un qui cite la question de quelqu’un d’autre, en quel cas il n’y a pas erreur.

«Elle m’a demandé: "Qu’est-ce que nous allons faire?"»

Perles de la semaine

Des titres, et des piètres.

«"Nous détestons les maths", disent quatre Américains sur dix, soit une majorité.»

«Les statistiques démontrent que les grossesses à l’adolescence diminuent de façon importante après l’âge de 25 ans.»

«La Banque mondiale déclare que les pauvres ont besoin de plus d’argent.»

«Les insectes ailés qui volent autour sont des insectes volants.»

«Des scientifiques tueront des canards pour trouver la raison de leur mort.»

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Steve Bergeron
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Chacun ses choix

SÉANCE D’ORTHOGRAPHE

Chacun ses choix

CHRONIQUE / J’aimerais avoir votre avis sur la phrase suivante: «Ses trois membres se réfugient, chacun dans leur pièce, chacun dans leur échappatoire, chacun dans leur obsession.» Selon mes connaissances, on devrait plutôt utiliser l’adjectif possessif «son» au lieu de «leur». Ce qui donnerait: «Ses trois membres se réfugient, chacun dans sa pièce, chacun dans son échappatoire, chacun dans son obsession.» Référence: mon vieux «Bon usage» de Grevisse, 1964, no 428, page 355. (Yvon Ricard, Sherbrooke)

Effectivement, «chacun» est un pronom indéfini qui, habituellement, commande le singulier. Cette règle est valable non seulement pour les possessifs, mais aussi pour les pronoms personnels qui s’y rapportent.

 

«Chacun a apporté sa chaise.»

«Chacune des personnes qui ont levé la main nous dira ce qui lui (et non leur) importe dans ce dossier.»

 

La Banque de dépannage linguistique (tout comme le no 748 de mon «Bon usage», un peu plus récent que le vôtre [2008]) nous indique toutefois que cet accord au singulier n’est obligatoire que lorsque «chacun» est le sujet, tels les deux exemples que j’ai donnés. Si ce n’est pas le cas, bonne nouvelle : vous avez le choix! Vous pouvez faire l’accord au singulier comme au pluriel. La phrase que vous citez est donc correcte.

La raison est que les déterminants possessifs et les pronoms personnels peuvent aussi bien se rapporter au sujet de la phrase qu’au mot «chacun». Autrement dit, dans le cas que vous pensiez fautif, l’emploi de «leur» fait référence aux « trois membres », et dans votre version, «son» et «sa» se rapportent à «chacun».

 

                                                                                                                                                                                                                                                ***

 

«"Pas plus tard que" n’est-il pas un calque de "no later than"? Ne peut-on pas simplement dire "hier encore"? Et pourquoi dire: "J’ai attendu deux heures de temps"?» (Jean-Marc Pagé, Saguenay)

 

Il faut faire attention avec la chasse aux anglicismes. Ce n’est pas parce qu’une chose se dit de la même façon dans les deux langues qu’il faut automatiquement supposer une forme de contamination de l’une par l’autre.

Ainsi, dans le cas de «pas plus tard que», aucune crainte à avoir: cette locution est parfaitement française, et de longue date, nous disent les ouvrages de référence. Elle s’emploie pour exprimer l’imminence d’un événement.

 

«Justement, j’ai un rendez-vous chez mon médecin pas plus tard que demain.»

«Elle va régler ce problème pas plus tard que ce soir.»

 

Là où on pourrait se demander s’il n’y a pas abus, c’est lorsque l’on dit «pas plus tard qu’hier». En effet, l’adjectif «tard» fait généralement référence à une heure avancée ou «relativement longtemps après le temps normal». Cette tournure est pourtant entrée dans l’usage «pour insister, paradoxalement, sur le caractère tout récent d’un événement», nous explique le site du CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

 

«Je lui ai rappelé pas plus tard qu’hier de ne pas oublier!»

 

Quant à l’enchaînement «heure de temps», il s’agit d’un pléonasme de la langue familière. Mais attention: un pléonasme peut aussi être une figure de style, comme dans «je l’ai vu de mes propres yeux». Il a alors un rôle d’insistance. C’est un peu le cas de la locution «heure de temps». Faites le test.

 

«Je l’ai attendue une heure.»

«Je l’ai attendue une heure de temps.»

 

Dans la deuxième phase, on sent très bien que l’attente a été très ou trop longue, voire que la personne qui parle est un peu excédée ou qu’elle s’est impatientée. J’estime donc que, si ce pléonasme est à éviter dans le discours soutenu, il demeure riche de sens dans la langue de tous les jours.

 

PERLES DE LA SEMAINE

 

Le «Protégez-vous», avec ses perles d’étiquetage et de publicités, nous ne protège heureusement pas du rire...

 

«Bite sized pieces of banana [bouchées de banane]»

Morceaux classés par morsure de banane

 

«Chick peas split [pois chiches cassés]»

Les pois de poussins fractionnent

 

«Soft eating liquorice [réglisse tendre]»

Réglisse molle de manger

 

«Open here»

Ouvrez-vous ici

 

«70 % de rabais sur les montures sectionnées!»

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N’hésitez pas à faire un « dont »

Séance d’orthographe

N’hésitez pas à faire un « dont »

CHRONIQUE / Peut-on utiliser le mot «dont» comme synonyme de «comme» ou de «tel que»? Voici un exemple: «Les étudiants ont visité plusieurs pays dont la France, l’Italie et l’Espagne.» Je verrais plutôt «parmi lesquels . Un deuxième cas: «Le professeur a enseigné à plusieurs endroits dont l’Université d’Ottawa.» Ici, je le remplacerais par «tels que». Un autre: «Je pars avec mes amies dont Caroline et Louise.» J’enlèverais le mot «dont» dans ce dernier cas. «Dont» est un pronom relatif qui cache la préposition «de». D’après moi, il est souvent mal utilisé. Ai-je raison ou non? (Nicole Patry, Orléans)

Comme vous le dites, le pronom relatif «dont» cache un «de» quelque part, comme dans les cas qui suivent.


«C’est la personne dont je te parlais [je te parlais DE qui?].»

«L’université dont elle est diplômée est très réputée [elle est diplômée DE quelle université?].»

«Je n’aime pas la façon dont il me regarde [il me regarde DE quelle façon?].»


Mais dans les phrases que vous citez, il y a aussi un «de», sauf qu’il est très bien caché. Prenons chacun de vos exemples et reformulons-les autrement.


«La France, l’Italie et l’Espagne sont DE (ou font partie DE) ces pays visités par les étudiants.»

«L’Université d’Ottawa est un DE ces endroits où le professeur a enseigné.»

«Caroline et Louise font partie DE ces amies avec lesquelles je pars.»


Nous nous trouvons ici devant un «de» partitif, qui signifie que nous ne parlons que d’une partie de la réalité. D’ailleurs, si vous enleviez le «dont» dans la troisième phrase, comme vous le proposez, vous n’exprimeriez pas tout à fait la même chose.


«Je pars avec mes amies, dont Caroline et Louise [je pars avec quelques amies, Caroline et Louise sont du nombre, mais ce ne sont pas les seules].»

«Je pars avec mes amies Caroline et Louise [je pars seulement avec ces deux amies-là].»


Ce qui vous fait douter ici, c’est que «dont», qui est effectivement un pronom relatif, est employé sans verbe dans la relative. Or, qui dit pronom relatif dit qu’il y a forcément un verbe quelque part, comme dans les trois premiers exemples que j’ai donnés («parlais», «est», «regarde»). C’est à cause de cette absence de verbe que vous êtes portée à vouloir remplacer «dont» par des conjonctions ou locutions conjonctives («comme», «tels que», «parmi lesquels»…).

Mais l’usage admet cette tournure sans verbe (le «Bon usage» appelle ça une relative averbale). D’autres estiment que le verbe est sous-entendu («être» et «faire partie» dans les trois exemples que j’ai donnés).

Voici d’autres exemples provenant d’Usito, le premier avec verbe, l’autre sans verbe mais où le «de» vous paraîtra évident.


«Des fruits dont deux sont pourris [deux DE ces fruits sont pourris].»

«Elle a vu tous ses films, dont le dernier [elle a vu le dernier DE tous ses films].»


Bref, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles: cet emploi est tout à fait correct.


PERLES DE LA SEMAINE

Quelques-uns des meilleurs lapsus du Bêtisier 2019 d’Olivier Niquet d’Ici Première.


«Le Canada, terre d’accueil pour les anges gardiens d’Edward Snownoune... Snowden...»

«Ça s’est passé à Naples la semaine prochaine.»

«Le premier ministre François Legrault a fait le point sur les pannes d’électricité.»

«Quatre sur cinq vont côtoyer des personnes qui souffrent de santé mentale.»

«Le décès est comme fatal finalement.»

«J’ai l’impression qu’on casse du dos sur le sucre de quelqu’un.»

«Je n’ai que deux mots pour commencer : pourquoi?»

«Ils sont capables de nous renseigner bimenstruellement...»

«Il ne faut pas céder à cette espèce de circoncision de la pensée.»


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Steve Bergeron
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Seuil au combat

Séance d’orthographe

Seuil au combat

CHRONIQUE / Je m’interroge sur l’utilisation du mot «seuil» quand on fait référence de toute évidence à un maximum, à un plafond. L’exemple le plus frappant est dans l’expression «seuil d’immigration». «Seuil» n’évoque-t-il pas soit un niveau d’entrée, minimal, soit une étape importante permettant d’atteindre un statut supérieur, par exemple le seuil de rentabilité d’une entreprise? Cette idée de niveau de passage est absente de l’expression «seuil d’immigration», qui désigne le maximum d’immigrants qu’un état est disposé à accueillir pendant une période donnée, normalement une année, sans prévoir la possibilité de le dépasser de façon importante, donc un plafond. (François Ferland, Québec)

Lorsque l’on regarde la définition du mot «seuil», on constate effectivement qu’il peut être considéré comme désignant la limite inférieure ou minimale pour l’observation d’un phénomène ou l’atteinte d’un objectif.

Par exemple, le seuil d’audition, c’est la «plus petite intensité sonore standard que l’oreille humaine normale est capable de percevoir au cours d’une écoute attentive», nous dit le Grand Dictionnaire terminologique.

L’exemple que vous donnez, le seuil de rentabilité, est aussi en accord avec cette définition, soit le niveau d’activité minimum à partir duquel une entreprise devient rentable.

Par contre, si vous scrutez de près l’éventail des locutions, vous vous rendrez compte que franchir un seuil ne conduit pas forcément à un statut supérieur. Par exemple, si vous dépassez le seuil de tolérance, vous n’accéderez pas à plus de tolérance (comme dans «seuil de rentabilité ): au contraire, il n’y aura plus de tolérance du tout. Le plafond a été défoncé... mais c’est quand même le mot «seuil» qui est employé ici. On ne dit pas «plafond de tolérance».

Quant à «seuil de pauvreté», c’est lorsqu’on est en dessous que l’on est considéré comme pauvre, tandis qu’avec «seuil de rentabilité», c’est quand on est au-dessus qu’une entreprise est dite rentable.

Que retenir? Simplement que l’usage accepte différents points de vue et qu’il est possible de se mettre d’un côté comme de l’autre.

«Seuil d’immigration» n’exprime donc pas le nombre d’immigrants que le Québec ou le Canada se permettent d’accueillir chaque année comme un maximum à ne pas dépasser pour réaliser une intégration harmonieuse, mais plutôt le minimum à atteindre pour assurer le renouvellement de la population, pallier le vieillissement et résoudre le manque de main-d’œuvre. Un seuil que certains considèrent qu’il faut abaisser et d’autres, élever.

                                                                                      ***

«Dans la description des matchs de tennis à RDS, les commentateurs emploient le mot "récrimination" lorsque l’un des adversaires demande la révision d’une décision de l’arbitre. Ce mot m’apparaît péjoratif dans ce contexte. Ne devrait-on pas utiliser "contestation", plus neutre?» (Normand Fortin, Québec)

Le mot «récrimination» est simplement trop fort dans ce contexte. Une récrimination, nous disent les dictionnaires, c’est une plainte amère, un reproche, une critique, une protestation. Sa charge émotive est beaucoup plus puissante que «contestation», ce dernier étant effectivement plus neutre. On peut contester tout gardant son calme, alors qu’une récrimination implique un certain débordement.

Maintenant, si vous parlez d’un joueur de tennis qui pique une de ces colères à la John McEnroe, lance sa raquette, se met à insulter l’arbitre et l’accuse de partialité à hauts cris, le mot «récrimination» pourrait s’appliquer.

Cette impropriété ne semble pas venir de l’anglais, du moins je n’ai trouvé, dans cette langue, que des définitions semblables à celle en français.

PERLES DE LA SEMAINE

Restons dans les sports en faisant une petite visite sur le site du «Sportnographe»...

«Encore une fois cette saison, on s’attend à de l’imprévisibilité.»

«Si tu veux faire mal à une équipe, ça, c’est en plein le remède.»

«Le championnat du monde, à toutes les années, c’est l’épidémie de ce qu’on veut atteindre.»

«Faut s’assurer que les cinq gars sur la patinoire, au moins pour le moment, sont conscients qu’ils sont sur la patinoire.»

«Il s’est blessé lui-même à l’arcade souricière.»

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«En mode» chronique

séance d’orthographe

«En mode» chronique

CHRONIQUE / Est-il juste d’utiliser l’expression «être en mode» qu’on entend constamment depuis quelque temps? (Thérèse Cossette, Québec)

La Banque de dépannage linguistique hésite à donner son feu vert à cette tournure qui nous vient de l’anglais et qui, forcément, a fini par se propager en français. La principale crainte des linguistes est qu’elle devienne un cliché. Ils ont un peu raison, car il est vrai qu’il y a des gens qui n’ont qu’«en mode» au bout des lèvres.

«À partir de maintenant, je suis en mode vacances!»

«Étant donné l’échéance, nous devons tous passer en mode accéléré.»

«J’aimerais que tu te mettes en mode résolution dans ce dossier.»

Cette expression nous vient du vocabulaire technique, plus particulièrement de l’informatique. Elle s’est ensuite étendue à tous les types de machines. Elle est d’ailleurs pleinement acceptée en français dans ce créneau.

Vous pouvez donc continuer sans problème de dire que vous avez mis votre cellulaire en mode mains libres, que votre nouvelle voiture peut passer du mode manuel au mode automatique, que vous avez accès à un fichier en mode lecture seulement, que votre écran d’ordinateur vient de tomber en mode veille.

Maintenant, en anglais, cette construction s’est répandue dans la langue générale (je précise qu’on parle d’un phénomène récent, car je n’en ai trouvé aucune trace dans mes dictionnaires d’anglais-français, qui datent d’une vingtaine d’années). La BDL donne plusieurs exemples («in study mode», «in crisis mode», «in panic mode», «in election mode», «in attack mode», «in react» ou «reaction mode»…).

Les linguistes de la BDL reconnaissent que cette façon de comparer une personne à une machine est un sens figuré offrant une image assez éloquente. Mais ils ne sont pas prêts à faire le pas et suggèrent d’autres tournures, comme celles qui suivent.

«L’annonce surprise a conduit les dirigeants à gérer l’entreprise en cédant à la panique [plutôt qu’"en mode panique"].»

«Les deux parties sont engagées dans des négociations intensives [plutôt que "sont en mode négociation"].»

Mais j’estime qu’il sera difficile de faire marche arrière, étant donné que cette construction est déjà admise dans le vocabulaire technique et que les suggestions de remplacement que fait la BDL sont souvent plus longues et beaucoup moins imagées (rappelez-vous le pouvoir du sens figuré, dont je vous parlais la semaine dernière).

Il reste que, si «en mode» est devenue un tic de langage que vous utilisez à toutes les cinq phrases, il est peut-être temps de penser à varier votre vocabulaire...

Par ailleurs, ajoute la BDL, «il existe en français l’expression "sur le mode…", employée avec un adjectif ou un complément déterminatif, et qui signifie "à la manière"; cette expression est tout à fait correcte en français».

«Les auteurs ont préféré traiter le sujet sur le mode comique.»

«L’histoire est racontée sur le mode de la fiction.»

Perles de la semaine

Fonction: auteur de la chronique «La presse en délire». Diagnostic: blessure avec des ciseaux. Cause: a éclaté de rire en découpant le journal.

«Il s’inflige une blessure à l’épaule en tombant sur la poitrine pendant qu’il prenait ses jambes à son cou.»

«Il a volé le ballon au quart-arrière des Aztèques pour marquer son premier touché depuis qu’il joue au baseball.»

«Économisez jusqu’à 150% sur certains livres!»

«Demandé: stéréo-dactylo parfaitement bilingue avec belle personnalité.»

«Cuisinier(ère) de casse-croûte demandé. Conditions: entre 36 et 40 heures/semaine. Exigences: carte de commis aux pièces avec un minimum de quatre ans d’expérience dans les pièces Renault.»

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Au sens défiguré

Séance d’orthographe

Au sens défiguré

CHRONIQUE / J’ai une question sur une expression qui m’irrite. Nous entendons constamment des gens qui se plaignent d’être pris en otages pour diverses raisons, par exemple lorsque des manifestants bloquent un pont ou une rue, causant des retards importants. Il me semble que c’est un manque de respect et de compassion envers les personnes qui ont réellement subi ce traumatisme pouvant laisser des séquelles à vie (Jean Dufresne, Sherbrooke).

La cause de votre irritation m’apparaît comme très claire: vous prenez une expression figurée au sens propre.

Vous n’êtes pas le premier. Ponctuellement, des lecteurs me demandent d’abandonner un sens figuré, une métaphore, une expression figée, un proverbe ou un dicton qu’ils jugent offensants. Plusieurs de mes confrères et consœurs pourraient vous raconter des histoires similaires.

Une des premières fois, je crois que c’était pour «dialogue de sourds»: «Vous saurez, Monsieur, que les sourds sont capables de dialoguer! La langue des signes est une vraie langue!»

Pourtant, les dictionnaires nous disent qu’être sourd, ce n’est pas seulement entendre mal ou pas du tout: c’est aussi (au figuré) rester insensible, refuser d’entendre, de comprendre, de prendre en compte.

L’été dernier, une de nos stagiaires me transmet ce message d’un lecteur en me demandant si elle a vraiment commis une erreur: «S’il vous plaît, ne plus clouer les malades au lit, mais plutôt les confiner!»

Je suis remonté à la source et le lecteur, travailleur de la santé retraité, m’a expliqué que la plupart de ses patients handicapés détestaient cette expression les comparant à une planche de bois.

Je veux bien, mais doit-on aussi arrêter de dire que l’amour rend aveugle parce que cela banalise la véritable cécité? Une personne obèse devrait-elle se sentir insultée lorsqu’on lui demande si elle a dévoré un livre? Il y a peut-être également des défenseurs plus radicaux des droits des animaux qui voudraient voir bannir des locutions comme «caractère de chien» ou «bouillie pour les chats»…

Bref, j’espère vous faire prendre conscience, même si votre question s’appuie sur un sentiment d’empathie (ce qui est tout à votre honneur), qu’essayer de ménager tout le monde peut s’avérer interminable parce qu’il y a des sensibilités que vous n’auriez jamais soupçonnées.

Le sens figuré existe dans toutes les langues ayant atteint une forme de maturité, c’est-à-dire celles issues de civilisations qui ont dépassé le stade de la simple survie. C’est même le signe du génie de ces langues, et donc de l’esprit humain: au lieu de créer un mot nouveau chaque fois qu’il faut nommer une réalité légèrement différente, on emploie des mots déjà existants en procédant par analogie ou image. Ce qui donne justement une langue beaucoup plus vivante, parce que le sens figuré fait directement appel à notre imagination.

Je dirais même qu’en tant que journaliste, cela fait partie de mon «combat» de refuser l’aseptisation, parce que ma mission est notamment d’éviter le plus possible ce qu’on appelle la «langue de bois». Et le sens figuré s’avère être un antidote assez efficace lorsque vous interviewez des politiciens, des fonctionnaires, des gens d’affaires ou des relationnistes qui multiplient les mots vides, les tournures abstraites et l’ambiguïté.

D’après mes recherches, l’expression «être pris en otage» au sens figuré n’est pas encore recensée telle quelle (j’ai trouvé «être l’otage de…»), mais cela ne saurait tarder, parce que l’on comprend instantanément ce qu’elle veut dire.

Prendre une personne en otage, au sens propre, c’est s’en emparer, la séquestrer, menacer sa sécurité ou sa vie pour obtenir une rançon ou une action de la part d’une autre partie. Si on résume la situation d’un otage, on pourrait dire que c’est celle d’une personne qui paie pour un conflit avec lequel elle n’a rien à voir, dans l’impuissance la plus totale.

Donc, les gens qui se disent pris en otages n’ont évidemment pas le sentiment que leur sécurité ou leur vie sont menacées, mais bien qu’ils font les frais d’un conflit qui leur est complètement étranger et sur lequel ils n’ont aucun pouvoir.

En somme, j’estime que de prendre une expression figurée au sens propre est une forme d’erreur. C’est même souvent un matériau privilégié par les humoristes. J’espère d’ailleurs que vous ririez si vous me disiez que vous avez été injustement éclaboussé par un scandale et que je vous tendais une serviette.

Et puis, n’est-il pas plus réaliste d’essayer de changer sa propre perception plutôt que de s’attendre à ce que 300 millions de francophones retirent une locution de leur vocabulaire?


PERLES DE LA SEMAINE


Encore quelques titres de journaux trouvés à 23h30...


«Les victimes d’homicide parlent rarement à la police»

«La Chine pourrait se servir de la mer pour cacher ses sous-marins»

«Diana était toujours en vie quelques heures avant sa mort»

«La météorite du Groenland pourrait venir de l’espace»

«Une étude révèle qu’il y a moins de cerfs après la chasse»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
La Tribune
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Un à zéro pour zéro

Séance d’orthographe

Un à zéro pour zéro

CHRONIQUE / J’ai une suggestion de tic de langage à vous faire: «zéro émotion» au lieu de «sans émotion», «zéro doute» pour «aucun doute». J’ai retrouvé ce tic dans des romans français ou québécois écrits récemment. (Paul Côté, Sherbrooke)

Attention! Un tic de langage n’est pas forcément une faute : c’est l’utilisation excessive d’un mot ou d’une tournure dans le discours de quelqu’un, par exemple les gens qui farcissent leurs conversations de nombreux «alors», «genre», «comme», «du coup», etc. Je déduis, d’après votre question, que vous souhaitez plutôt savoir s’il est correct de remplacer «aucun» et «sans» par «zéro».

Eh bien oui! cette façon de dire est tout à fait acceptable, du moins dans la langue courante. Jetez un coup dans les principaux dictionnaires ou dans la Banque de dépannage linguistique et vous constaterez qu’il n’y aucun problème à utiliser «zéro» comme déterminant numéral cardinal synonyme d’«aucun» ou de «sans». Voici d’ailleurs des exemples provenant du Petit Robert et de la BDL.


«Il a fait zéro faute à sa dictée.»

«Ces lunettes de soleil m’ont coûté zéro dollar!»

«C’est un fromage blanc à zéro pour cent de matières grasses.»


On pourrait rétorquer que, vu que zéro est un déterminant numéral, il faudrait au moins l’utiliser avec quelque chose qui se compte. Après avoir feuilleté plusieurs ouvrages de difficultés, je n’ai trouvé aucun avis en ce sens. Ce qui autorise des tournures comme celles que vous citez («zéro émotion», «zéro doute»).

J’aurais quand même tendance à dire que «zéro quelque chose» est plus relâché dans certains contextes. Par exemple, est-ce qu’un journaliste peut se permettre d’écrire qu’un accusé a démontré zéro émotion lors du prononcé de sa sentence? Grammaticalement, ce n’est pas incorrect, mais ça manque un peu de panache. Va pour une chronique d’humeur, mais dans un article sur l’actualité judiciaire, cela me paraîtrait légèrement déplacé.

Si vous avez une minute, lisez le premier paragraphe du Petit Robert à la définition du mot «zéro». On y apprend que ce mot provient de l’arabe «sifr», lequel nous a aussi donné le mot «chiffre», et que «chiffre» a d’abord signifié «zéro» en ancien français, du XIIIe au XVIe siècle, avant de désigner chacun des caractères qui représentent les nombres.

Parallèlement, «sifr» s’est également transformé en «zephirum» dans le latin médiéval, puis en «zefiro» en italien, pour aboutir en français sous la forme «zéro».


                                             ***


«Aujourd’hui, à la télé, j’ai entendu deux personnes utiliser le mot « empreinte » (comme dans « empreinte écologique ») et prononcer « emprunte ». Ce n’est pas la première fois. Qu’en pensez-vous?» (Colombe Langevin, Normandin)


Je me souviens très bien avoir déjà prononcé «emprunte» à une certaine époque de ma vie, parce que j’avais entendu une personne le dire ainsi et j’avais déduit que j’étais dans l’erreur.

C’est plutôt cette personne qui se trompait. C’est bien le son [in] qu’il faut employer, car le mot «empreinte» est issu de l’ancien verbe «empreindre», de la même famille qu’«éteindre», «peindre», «atteindre», «teindre», etc. Ce verbe nous a aussi laissé l’adjectif empreint («une attitude empreinte de respect, un moment empreint d’émotion»).

Maintenant, d’où vient cette confusion? J’ai d’abord pensé à la France. Si vous vous rappelez, j’ai déjà parlé de la lente disparition du son [un] chez nous cousins, de plus en plus remplacé par un [in]. Mais alors, nous serions plutôt tentés de dire que nous avons «emprinté» quelque chose. 

Il ne semble pas non plus que ce soit une question d’accent. Bref, c’est une simple confusion que commettent certaines personnes entre «empreinte» et «emprunter».

PERLES DE LA SEMAINE

Il y a les titres de noblesse et les titres qui blessent... les yeux.


«Respirer de l’oxygène lié au fait de rester en vie»

«Les ponts aident les gens à traverser les rivières»

«Une cure miracle tue cinq patients»

«Une explosion nucléaire serait un désastre»

«Une chorale réjouit une école pour sourds»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
La Tribune
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Douter de la date

Séance d’orthographe

Douter de la date

CHRONIQUE / Si vous avez un profil Facebook, vous avez probablement vu passer la publication du Barreau du Québec qui nous prévient, pour éviter la fraude, d’écrire l’année 2020 au complet lorsque nous datons numériquement un document important.

L’avis donne comme exemple le 6 janvier 2020, que plusieurs auront tendance à transcrire 06/01/20. Ce faisant, ils s’exposent à ce que quelqu’un modifie l’année en ajoutant deux autres chiffres à la fin. Par exemple, 06/01/20 risque d’être changé pour 06/01/2019 ou pour 06/01/2021. «Une personne malintentionnée peut rendre votre document dépassé ou antidaté», écrit le Barreau.

Si cet avertissement est plus que pertinent, il comporte quelques erreurs et imprécisions. La première, que bon nombre d’abonnés Facebook se sont empressés de rappeler au Barreau, c’est que nous devrions toujours commencer par l’année quand nous transcrivons une date numériquement, ce qui, dans ce cas-ci, nous protège automatiquement contre la fraude. Pas de danger qu’un malfrat ajoute des chiffres à l’année avec la forme 20/01/06 (et encore moins avec 2020/01/06).

Le Barreau s’est empressé de réagir: «Nous souhaitons préciser qu’il existe effectivement une norme ISO (AAAA-MM-JJ) qui est sécuritaire, bien qu’elle ne soit pas spécifiquement utilisée, et dont nous recommandons l’utilisation. Notre publication visait essentiellement à sensibiliser les citoyens qui pourraient utiliser ce type d’écriture lorsqu’ils rédigent une date.»

Le «pas spécifiquement utilisée» a remis le feu aux poudres chez les personnes qui recourent toujours à cette notation en accord avec la norme internationale ISO 8601. C’est également la recommandation officielle de l’Office québécois de la langue française. Sauf erreur, au gouvernement, son usage est généralisé. De nombreux organismes, entreprises et établissements privés l’ont aussi adoptée.

Malheureusement, beaucoup de gens persistent à croire, au moment d’écrire une date en chiffres, qu’il faut respecter l’ordre naturel de la langue. Le problème, c’est que cet ordre peut varier d’une langue à l’autre. Chez les francophones, on commence par le quantième (6 janvier 2020), alors que chez les anglophones, on débute par le mois (January 6th, 2020). Il est donc parfois très difficile de s’y retrouver, notamment avec les factures, certaines caisses enregistreuses étant programmées à la manière anglo-saxonne. Est-ce que le 01/06/2020 est le 6 janvier ou le 1er juin? 

Autre détail: la Banque de dépannage linguistique propose trois options de «ponctuation» pour la date numérique, soit les traits d’union (2020-01-06), les espaces (2020 01 06) ou la fusion (20200106). Pas la barre oblique comme dans l’exemple du Barreau, car celle-ci sert à exprimer la division, l’opposition ou la séparation, jamais l’union.

Finalement, l’auteur semble se méprendre sur la définition du verbe «antidater». Beaucoup de gens pensent en effet que ce verbe veut dire «inscrire une date ultérieure . Mais c’est le contraire : «antidater» doit être employé lorsqu’on écrit une date antérieure à celle de la signature.

Ici, «anti» n’est pas le préfixe d’origine grecque signifiant «contre», comme dans «antigel» ou «antiadhésif», mais le préfixe d’origine latine signifiant «avant», plus souvent utilisé sous la forme «ante» («antécédent», «antédiluvien»).

Le bon verbe à employer est donc «postdater».

En résumé, un malfaiteur pourrait antidater un document fait le 6 janvier 2020 et le rendre expiré en écrivant 06-01-2017. Un autre pourrait prolonger indûment un contrat en postdatant son échéance par l’ajout du chiffre 22 à la fin (06-01-2022).

Rien n’a changé toutefois quant à la correspondance et les textes courants : on continue d’écrire «le 6 janvier 2020». Si on commence par le jour de la semaine, on le place entre l’article et la date. On évite le plus possible de le mettre avant l’article et de le faire suivre d’une virgule comme en anglais. Ce qui donne «le lundi 6 janvier 2020» (jamais «lundi, le 6 janvier 2020»).

PERLES DE LA SEMAINE

Comme les finalistes de la Coquille d’or 2019 de La Tribune ont eu un succès fou, restons dans la veine journalistique avec quelques perles que j’ai récoltées dans différents médias ces dernières années. 

«Le claviériste du groupe Half Moon Run a fait raisonner le piano.»

«La Galerie des Nans nous a amenés à ouvrir notre esprit [Nanas].»

«"C’est important d’avoir sa propre personnalité et une musique originale"», explique l’auteur-compositeur-interprète, qui prête aussi sa plume à d’autres artistes comme Nanette Walkman.

«Une dictée d’écriture inclusive est organisée à Paris pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes, sans prêter le flan à la caricature [flanc].»

«Parmi les grands anniversaires de la musique à souligner en 2019, nous prendrons aussi le temps de saluer Georges Moustaki et Nana Mouskouri, qui auront 85 ans [Moustaki est mort en 2013].» 

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Steve Bergeron
La Tribune
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Un futur si proche

séance d’orthographe

Un futur si proche

CHRONIQUE / Quel délice de lire votre chronique sur notre langue! Faites maintenant l’exercice, au prochain bulletin de nouvelles, de compter le nombre de fois où le verbe «va» est utilisé. Si vous réussissez à convaincre les journalistes du Québec que le futur est un temps de verbe qui existe, peut-être serons-nous moins affligés par ces «ça va être» ou «il va faire» et que les «ce sera» et «il fera» retrouveront la place qui leur est due. (François Simard, Bromont)

Même si un plus grand emploi du futur simple sera souhaitable dans nos médias, le verbe «aller» au présent suivi d’un infinitif a quand même son rôle à jouer dans notre langue. Voici une chronique datant du 16 janvier 2015, dans laquelle je traitais de cette question.


                                             ***


«Steve, as-tu déjà entendu parler de ça, le futur proche?

– Le quoi? 

– Le futur proche. C’est une question qui a été posée la semaine dernière à «L’union fait la force» : conjuguez le verbe «aller» à la première personne du singulier du futur proche.

– Et c’était quoi, la réponse?

– Je vais aller.

– Mais c’est pas du futur, ça : c’est du présent!»

Vous vous doutez bien que j’ai fait ma petite recherche quand ma marraine a sorti cette question de sa manche durant les Fêtes. Je n’ai quand même pas fait 20 ans de journalisme en ignorant complètement l’existence d’un temps de conjugaison!

Recherches faites, il apparaît que nous nous servons tous du futur proche, des dizaines de fois par jour, sans savoir que c’en est. Et que ce n’est pas un temps de conjugaison au même titre que les autres. Parce que le futur proche est toujours... au présent!

Le futur proche se construit avec le semi-auxiliaire «aller» conjugué au présent de l’indicatif, suivi d’un infinitif. Ce qui donne «je vais aller», «tu vas faire», «nous allons dire», «vous allez partir», «ils vont chanter».

Pourquoi a-t-on senti le besoin de baptiser cette construction? Parce qu’elle est très courante et qu’elle entre fortement en compétition avec le futur simple, surtout à l’oral. Elle indique que l’action exprimée dans le futur se fera très bientôt et qu’elle est plus certaine de se réaliser, justement parce que le verbe «aller» au présent est lié au moment de parole. Voyez la différence.


«Je vais déneiger l’entrée.»

«Je déneigerai l’entrée.»


La première phrase pourrait être dite par quelqu’un qui a déjà mis ses bottes et son manteau, alors que le deuxième interlocuteur est probablement encore en train de prendre son café, ne vous laissant aucune idée du moment précis où votre entrée sera dégagée.

C’est la raison pour laquelle le futur proche s’invite plus volontiers à l’oral, car il se rattache souvent à l’action que l’on s’apprête à poser au moment où l’on parle.

Plus utilisé à l’écrit, le futur simple porte une charge plus hypothétique. Par exemple, écrirez-vous instinctivement «je vais avoir ma propre entreprise dans cinq ans» ou plutôt «j’aurai ma propre entreprise dans cinq ans»?

Le futur proche a aussi son équivalent passé: le passé récent, qui se construit avec le verbe «venir de» et l’infinitif. 


«Je viens d’arriver.»

«Nous venons de le faire.»


PERLES DE LA SEMAINE


Finalistes de la Coquille d’or 2019 des journalistes de La Tribune, suite et fin.

«Il a déjà reçu quelques offres au sud de la frontière, mais tient mordicus à s’encrer au Québec pour l’instant.»

«Temps que les gens en veulent, ça nous fait plaisir d’y aller.»

«La Ville a pris les devants pour répandre un abrasif qui permet de rendre les chaussées glissantes.»

«Parmi les gains à noter, il y a la création d’un plus grand nombre de portes à temps complet.»

«De plus, les policiers appliqueront la loi sur l’interblocage d’intersection. "C’est une amande de 103 $."»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.