Le chef de police Mario Hamel a rencontré la presse, vendredi.

Sans se poser de questions

CHRONIQUE / En 35 ans de carrière, le chef de la police de Gatineau, Mario Harel, admet qu’il n’a jamais vu un journaliste arrêté dans l’exercice de ses fonctions. Moi non plus. Et j’espère ne pas revoir ça tant c’est une affaire grave dans une démocratie.

Du point de vue des médias, l’arrestation d’Antoine Trépanier de Radio-Canada dans le cadre d’une enquête journalistique est autant une aberration qu’un dangereux précédent. Se montrer insistant, creuser, aller au fond des choses pour découvrir la vérité, c’est la nature même de notre travail de journaliste.

Ça ne justifie pas tous les excès ; mais s’il faut craindre de voir déposer contre nous une plainte de harcèlement criminel chaque fois qu’on pose des questions un peu trop insistantes au goût de quelqu’un, on n’est pas sorti du bois.

Ce ne sera pas long, ça va faire la file au poste de police !

Des gens qui n’ont pas le goût de répondre à nos questions, on en rencontre tous les jours dans notre métier. Comme par hasard, ce sont souvent ceux qui n’ont pas tout à fait la conscience tranquille qui cherchent à se débarrasser de nous.

En conférence de presse, le chef du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG), Mario Harel, a fait valoir le point de vue des victimes. La police est coincée entre la commission Chamberland et le mouvement #moiaussi. « Je n’ai pas l’intention de brimer un journaliste dans l’exercice de ses fonctions, a-t-il dit. Mais les victimes ont aussi le droit d’être crues. »

Je veux bien. Mais il ne faudrait pas que ça devienne un prétexte pour exonérer les policiers du devoir d’exercer leur bon jugement. Ils ont un énorme pouvoir discrétionnaire au moment de décider si une plainte est recevable ou pas. C’est vrai, ils n’ont pas à tenir compte du statut de la personne visée par une plainte. Que ce soit un politicien connu, un journaliste, une vedette ne devrait pas intervenir dans leur décision.

Mais si la procédure prévue au Code criminel empêche réellement un policier de faire la différence entre un journaliste qui se montre insistant dans le cadre de son travail et du harcèlement criminel, on a un sacré problème.

À moins qu’un élément crucial de l’affaire nous échappe, le SPVG a tiré trop vite sur la gâchette en arrêtant le journaliste Antoine Trépanier.

Il s’est peut-être montré insistant, mais dans le cadre d’une enquête journalistique sur une dame qui n’avait pas déclaré à son employeur qu’elle avait jadis pratiqué illégalement le droit.

Quand je dis que le journaliste a « insisté », je le mets entre guillemets. D’après la version des faits de Radio-Canada, le journaliste a appelé trois fois Mme Dubé, en plus de lui envoyer un courriel. Il n’a pas cogné à répétition chez elle, il n’a pas mis le pied dans sa porte, il ne lui a pas collé agressivement un micro sous le nez. Pour ce qu’on en sait, il a fait son travail de manière civile et correcte. Le fait que Radio-Canada ait décidé de l’appuyer en dit beaucoup à ce sujet.

Un cas de harcèlement criminel implique que la victime craint pour sa sécurité. Une femme qui porte plainte contre son ex qui menace de lui casser la gueule, on comprend tout à fait la police d’aller arrêter le gars au plus vite. Mais ici, pour ce qu’on en sait, on est plutôt devant le cas d’un journaliste qui insiste pour avoir une entrevue et qui ne fait que son travail pour informer le public, dans un pays où la liberté de presse est inscrite dans la Charte des droits et libertés. Quelle était l’urgence de procéder à son arrestation ?

S’il faut que la police aille arrêter n’importe qui, sans vérifier, sans poser de questions, où est-ce qu’on s’en va avec la liberté de presse ?