Comme les juges de la Cour d’appel qui ont rendu la semaine dernière leur décision dans l’affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel, les Québécois sont divisés. Ci-dessus, Mike Ward.

Rire dans un pays libre

CHRONIQUE / La cause opposant Mike Ward et Jérémy Gabriel ne devrait pas se déplacer au gala Les Olivier, dimanche. Comme dans n’importe quel party de famille, il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder pour ne pas indisposer les invités et gâcher la fête.

«Le gala Les Olivier est une fête où nous célébrons les succès de la dernière année, les accomplissements de nos pairs. Pour cette soirée, nous voulons faire une trêve des causes juridiques des dernières années et [nous] concentrer sur cet heureux événement annuel où les artisans comme les artistes sont récompensés pour leur travail et leur persévérance», a déclaré l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour. «Affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel. Pas de coup d’éclat prévu au gala Les Olivier», titrait mardi La Presse.  

Cela reste à voir. Mike Ward est en lice pour des prix.

La situation est délicate pour l’industrie. 

Les professionnels de l’humour ont beau craindre que leur liberté d’expression soit réduite à la suite d’une décision des tribunaux, ils doivent néanmoins prendre soin de ne pas heurter inutilement les Québécois qui suivent le gala et achètent des billets de spectacle.

La Cour suprême aura à décider si elle se penchera sur le dossier et clarifiera comment peuvent se conjuguer liberté d’expression et droit à l’égalité. Est-il vraiment nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en attendant?

Comme les juges de la Cour d’appel qui ont rendu la semaine dernière leur décision dans l’affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel, les Québécois sont divisés. 

Il y a des pro-Ward et des pro-Jérémy. 

Les Québécois raffolent des humoristes.

Mais, ils n’estiment pas tous pour autant que la liberté d’expression de ceux-ci est absolue, qu’ils peuvent faire à répétition et impunément des blagues sur un adolescent handicapé pour prouver qu’ils n’existent pas de personnalités publiques intouchables. 

Des humoristes réussissent très bien à faire rire et à étonner leur public sans s’acharner sur le handicap d’un enfant et rendre la vie de ce dernier insupportable.

«L’humour n’est pas un crime», a écrit Mike Ward, sur Facebook, à la suite du jugement de la Cour d’appel. «Dans un pays “libre”, un juge ne devrait pas dicter ce qui est faisable ou non en humour.»

Selon les juges Claudine Roy et Geneviève Cotnam, l’époque où l’on exploitait le handicap de certaines personnes pour divertir la population est révolue. 

«Loin de nous l’intention de restreindre la créativité ou censurer l’opinion des artistes. Les humoristes doivent cependant réaliser que la liberté artistique n’est pas absolue et qu’ils sont, comme tout citoyen, responsables des conséquences de leurs paroles lorsqu’ils franchissent certaines limites», écrivent les deux juges. 

Elles rappellent que Mike Ward dit lui-même qu’il veut constamment repousser les limites, voir jusqu’où il peut aller. «Cette fois, il est allé trop loin.»

La juge Manon Savard n’arrive pas à la même conclusion. 

Celle-ci fait souvent référence à ce qu’une personne raisonnable retient des propos de l’humoriste, de l’interprétation qu’elle en tire.

Une personne raisonnable aurait mis les propos de Ward dans le contexte où ils s’inscrivent dans le cadre d’un spectacle d’humour noir caractérisé par l’exagération, la généralisation abusive, la provocation et la déformation de la réalité. 

Une personne raisonnable n’aurait pas interprété au premier niveau les expressions subwoofer, lette, boîte de son sur la tête, utilisées par Mike Ward pour décrire Jérémy Gabriel. 

Une personne raisonnable n’aurait pas non plus imaginé un seul instant que l’humoriste avait l’intention de tuer l’adolescent lorsqu’il  indiquait avoir tenté de «le noyer» dans un Club Piscine. 

Le hic est que sur les réseaux sociaux, les gens ne se comportent pas toujours comme des personnes raisonnables. Bien au contraire. Jérémy Gabriel en sait quelque chose. Il est la cible depuis neuf ans de gens qui garrochent leur fiel sur lui.

Comme le juge Scott Hugues du Tribunal des droits de la personne, les juges Roy et Cotnam estiment que les propos de Mike Ward ont outrepassé les limites de ce qu’une personne raisonnable doit tolérer au nom de la liberté d’expression.