Odyle Pene montre fièrement la peinture abstraite qu’elle arrive à réaliser avec seulement 20 % de sa vision.

Revivre dans l’art abstrait après une perte de vision

CHRONIQUE / Il y a six ans, Odyle Pene, une gentille dame de La Baie originaire de la France, a perdu 80 % de sa vue. Son oeil gauche a perdu toute sa vision et il lui reste 20 % de visibilité dans son oeil droit en raison d’une dégénérescence maculaire.

« Comme ça, du jour au lendemain, tu ne peux plus conduire ta voiture, tu ne peux plus porter de talons hauts, tu ne peux plus lire et tu ne peux plus sortir seule à l’extérieur. C’est pas mal déprimant de tout accepter ça d’un coup », a confié la dame de 79 ans que j’ai rencontrée à sa résidence de La Baie.

Odyle Pene a aussi dû renoncer à peindre, une activité artistique qu’elle pratique depuis sa tendre enfance. Elle m’a fait visiter les pièces de la maison où sont accrochées des peintures qu’elle a réalisées au cours de sa vie. On peut admirer des tableaux représentant de magnifiques paysages aux côtés des oeuvres de son époux, Jean-Yves Madec, qui a lui aussi des talents de peintre.

« L’an dernier, le moral de Pene était en chute libre et je lui ai dit que sur Internet, il y avait des gens dans sa situation qui faisaient de la peinture abstraite et que ça pourrait peut-être l’intéresser », raconte celui qui l’accompagne depuis plus de 40 ans.

Retrouver le goût de vivre

« J’ai regardé sur ma tablette et quand j’ai vu, avec ce qui me reste de vision, j’ai dit oui ça me plaît. Le lendemain, j’ai commencé à me coller le nez sur le dessin et maintenant je fais de la peinture abstraite depuis six mois. Tous les gens qui voient mes créations me disent qu’ils trouvent ça beau, l’abstrait m’a ramenée à la vie, j’ai retrouvé le goût de vivre », témoigne celle qui a aménagé son atelier dans la salle de lavage de sa maison, au rez-de-chaussée.

« Regardez, ce sont mes premières peintures, il y a des gens qui voulaient les acheter, mais je ne peux pas les vendre ce sont mes premières », me dit-elle avec un rire enjoué empreint de bonheur.

« Écoutez, je suis un peu gêné, je n’ai jamais fait d’entrevue avec un journaliste, mais les gens n’arrêtent pas de me dire que je devrais faire connaître ce que je fais, ne serait-ce que pour aider, peut-être, d’autres personnes qui souffrent de perte visuelle », fait valoir l’artiste.

Des chercheurs en arts affirment d’ailleurs que certains peintres impressionnistes de l’époque, comme Edgar Deggas par exemple, souffraient de dégénérescence maculaire et que Claude Monet souffrait même de la cataracte.

La peinture abstraite a redonné le goût de vivre à Odyle Pene, de La Baie, qui souffre de dégénérescence maculaire.

Pas pire pour un flou

« Ce qui me motive, vous savez, c’est de savoir que monsieur Kentucky, le Colonel Sanders, a ouvert un nouveau restaurant à 80 ans ; je souhaite vieillir comme peintre, dit-elle, témoignant de sa joie de vivre retrouvée. Tous les jours, je suis au travail, je peins chaque matin, j’oublie même de préparer les repas », rit-elle encore. Elle me montre une de ses récentes créations et me dit : « C’est pas pire pour un flou », blague la ricaneuse.

Son époux, qui se réjouit de ce retour à la vie et de ce nouveau goût de vivre, confie que « ce qui m’impressionne, c’est sa volonté de faire quelque chose, elle ne se laisse pas abattre, c’est une battante ».

Odyle Pene se déplace dans la maison en laissant sa main frôler les murs pour se guider. Elle va de pièce en pièce pour montrer ce qu’elle peignait avant pour comparer avec ce qu’elle fait maintenant. « J’arrive à lire un peu sur ma tablette en grossissant les caractères et je cherche des techniques de peinture abstraite, je suis devenue accro. J’utilise l’acrylique et tout ce que je peux trouver comme toile pour réaliser mes créations », dit-elle.

« Si mon histoire peut aider les gens à ne pas se laisser aller devant l’adversité, eh bien ma peinture aura servi à ça », fait valoir celle qui revit grâce à la peinture.

Ce paysage est le genre de toile qu’Odyle Pene réalisait avant de perdre 80 % de sa vue.

L’Association des optométristes du Québec qualifie la dégénérescence maculaire comme une maladie multifactorielle associée à l’âge, qui détruit graduellement la macula, responsable de la vision des détails. C’est la cause principale de perte de vision chez la population âgée de plus de 60 ans.