Réussir grâce aux synergies

CHRONIQUE / L’histoire du vivant est généralement présentée comme une affaire de compétition. Seuls les mieux adaptés survivent et transmettent leurs gènes à la génération suivante. Cette idée occulte cependant le rôle de la coopération et des synergies entre des individus et des espèces. Celles-ci permettent des révolutions évolutives. L’association symbiotique des champignons et des cyanobactéries formant le lichen a permis, par exemple, la colonisation du milieu terrestre il y a plus de 500 millions d’années.

Nous sommes actuellement face à une crise climatique qui va remettre en question les fondements du système économique qui porte le développement de l’humanité depuis deux siècles. Pour stabiliser le climat à un niveau tolérable à la fin du siècle, on devra être carboneutre en 2050. Mais comment cela est-il possible ?

Lors d’un séminaire tenu en avril dernier à Milan, en Italie, la Fondation Eni Enrico Mattei et le Réseau des solutions pour le développement durable (SDSN) ont réuni des scientifiques et des ingénieurs du monde entier afin de tracer une feuille de route pour atteindre cet objectif. On peut trouver le rapport à https://roadmap2050.report. Il en ressort qu’il est possible de réussir en utilisant les nombreuses synergies potentielles entre des technologies existantes dans les domaines du transport, de la fourniture d’électricité et du bâtiment. Bien que les domaines agricoles et forestiers soient aussi indispensables pour atteindre l’objectif, ils n’étaient pas à l’ordre du jour.

L’idée maîtresse du rapport est qu’il faut appliquer la pensée systémique pour la résolution des problèmes et rechercher les synergies entre certaines composantes techniques et législatives. Huit de ces synergies sont identifiées pour atteindre plus efficacement six objectifs. Un monde carboneutre demandera une fourniture d’électricité sans émissions de CO2, l’électrification de la demande énergétique, la production de carburants de synthèse, des réseaux électriques intelligents, un usage efficient des matériaux et une gestion durable des terres. En bref, une économie circulaire soutenue par une fourniture énergétique propre.

Par exemple, avec l’intelligence artificielle, on peut parvenir à combiner plus efficacement les sources d’énergie renouvelable qui fluctuent chacune selon des déterminants différents. Au Québec, par exemple, nous utilisons déjà la complémentarité entre l’électricité produite par des éoliennes et l’hydroélectricité, les réservoirs servant de batteries. Les gestionnaires du réseau permettent que l’électricité produite par les éoliennes soit consommée en priorité et que les turbines hydroélectriques comblent la demande en puissance. Mais nous sommes chanceux. La plupart des autres réseaux électriques dans le monde fonctionnent avec des centrales thermiques au gaz ou au charbon. S’il faut en arriver à décarboniser l’électricité, elles devront être totalement remplacées par des parcs d’éoliennes, des centrales photovoltaïques, hydrauliques, géothermiques, marémotrices ou nucléaires. L’intelligence artificielle sera d’un grand secours pour coordonner cette complexité.

C’est dorénavant une chose possible. D’ailleurs, le plus grand énergéticien allemand, RWE a annoncé la semaine dernière que sa production serait carboneutre dans 20 ans. Il émettait 180 millions de tonnes par année en 2012, deux fois et demie plus que l’ensemble des émissions québécoises ! Pour y arriver, on fermera bien sûr des centrales au charbon, mais on investira aussi 1,5 milliard d’euros par an dans la production d’électricité éolienne, photovoltaïque et de gaz naturel renouvelable, ce qui devrait représenter 60 % de l’approvisionnement dès 2030.

La pensée systémique exige une vue d’ensemble et un décloisonnement de l’action. Plutôt que de considérer les technologies en compétition, il faut les voir en coopération. Des solutions existent, c’est une bonne nouvelle !