Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Aux côtés du premier ministre François Legault, la sous-ministre adjointe à la Santé Lucie Opatrny (à gauche) a rappelé cette semaine l’existence d’un protocole qui vise à déterminer qui pourrait avoir droit ou pas aux soins intensifs en cas de saturation du réseau hospitalier.
Aux côtés du premier ministre François Legault, la sous-ministre adjointe à la Santé Lucie Opatrny (à gauche) a rappelé cette semaine l’existence d’un protocole qui vise à déterminer qui pourrait avoir droit ou pas aux soins intensifs en cas de saturation du réseau hospitalier.

Qui aurait droit aux soins intensifs?

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / L’intitulé du document peut paraître technocratique, mais son contenu est choc : «Priorisation pour l’accès aux soins intensifs (adultes) en contexte extrême de pandémie». C’est l’un des textes administratifs de l’État québécois les plus troublants, les plus dérangeants, que l’on puisse lire.

Sa lecture crée un malaise, malgré le fait que l’on ait feutré des mots et des expressions entre la première version du document, datant du printemps, et la plus récente, celle de novembre.

Le mot «triage» a été remplacé par «priorisation». D’ailleurs, le document n’est plus titré «Triage pour l’accès aux soins intensifs (adultes) et l’allocation des ressources telles que les respirateurs en situation extrême de pandémie», mais comme indiqué en introduction.

Là où l’on parlait de «critères d’exclusion», on écrit dans cette version «diagnostics et paramètres cliniques».

Cette semaine, aux côtés de François Legault, la sous-ministre adjointe à la Santé Lucie Opatrny a rappelé l’existence de ce protocole. Il vise à déterminer qui pourrait avoir droit ou pas aux soins intensifs en cas de saturation du réseau hospitalier. La docteure Opatrny a affirmé que si son application était encore purement hypothétique il y a quelques mois, c’est malheureusement moins vrai aujourd’hui.

La sortie publique de Mme Opatrny, effectuée sous l’œil de François Legault, était en partie politique, dans le sens où elle contribue à éveiller les consciences. Mais on se tromperait lourdement en pensant qu’elle ne visait qu’à faire peur aux gens.

D’ailleurs, que dirait-on si des formations concernant ce protocole commençaient à être offertes dans le réseau de la santé sans que la population en ait été informée au préalable? Ou que l’on disait lors de l’éventuel déclenchement du protocole : «Ben, on en avait parlé au printemps dernier, vous ne vous souveniez pas?»…

D’une version à l’autre, on n’a pas seulement feutré des mots. On a ajouté des précautions de fond. Des garde-fous si précieux qu’on s’étonne de leur absence dans la version antérieure.

Celui-ci, par exemple, visant à «éviter la discrimination» : «Les choix de priorisation ne doivent en aucun cas être basés sur des motifs discriminatoires tels qu’énoncés à l’article 10 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Ces motifs sont la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge, sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap.»

«Les choix de priorisation ne doivent jamais reposer sur la “valeur sociale” d’un individu ou sur un jugement concernant la qualité de vie», insiste-t-on.

«Cycle de vie»

Ce protocole ne vise pas que les patients atteints de la COVID. Il concerne — il concernerait — tout le monde, qu’il s’agisse d’un accidenté de la route ou de tout autre blessé ou malade. Il repose sur les chances d’un individu de s’en sortir.

La première étape du protocole prévoit la fermeture de la porte des soins intensifs aux patients ayant un risque de 80 % ou plus de mourir à court terme.

«En cas d’égalité concernant l’état clinique», d’autres critères comme celui du «cycle de vie» devront être pris en compte.

Le comité d’éthiciens et de médecins ayant participé à la confection du document refuse de parler d’âge à proprement parler. S’appuyant sur l’«équité intergénérationnelle», il a statué qu’il «serait juste de donner priorité aux personnes qui se trouvent à un stade de vie moins avancé pour leur permettre d’avoir la même chance» de vivre que d’autres.

Pour être clair : entre deux personnes ayant un même pronostic clinique, le protocole donne priorité à celle beaucoup plus jeune.

Le comité fait valoir la logique de la vie. Ce qui n’empêche pas le malaise, le trouble.

Attention : ce protocole ne sera déclenché que si le réseau est «à 200 % de niveau de saturation» à travers le Québec.

On n’en est pas là.

Responsabilité politique

Au nom du droit sacré à la vie, le Conseil pour la protection des malades rejette ce protocole. Sa pression est la bienvenue.

Malgré tout, il vaut néanmoins mieux un protocole réfléchi en amont que des décisions prises dans l’urgence, lesquelles pourraient être arbitraires si le réseau n’était plus en mesure d’accueillir tous ceux qui ont besoin de lui.

On n’en est pas là. Et, surtout, il n’y a pas de raison que l’on s’y rende.

Tout aussi cruel peut-il sembler, ce document est bien fait. Parmi les ajouts que l’on retrouve dans sa version la plus récente, on fait valoir la nécessité de tout mettre en œuvre afin d’éviter le déclenchement du protocole, notamment en augmentant la capacité et même la surcapacité du réseau et en procédant à des transferts de patients et de soignants.

Et c’est là — heureusement, si l’on peut dire — qu’il existe une responsabilité politique des autorités publiques. Elle est relative à l’organisation du réseau.

Les agences et les cliniques privées ont accentué la pénurie de personnel dans certains hôpitaux. Il faut regarder dans cette direction.

La responsabilité politique passe aussi et encore par l’amont, par la mise en place de nouvelles mesures pour freiner la propagation du virus si l’on devait se rapprocher encore plus du point de déclenchement.