Le G a été érigé en tour à la demande du gouvernement.

Projet du Phare: «Québec va le regretter»

CHRONIQUE / «Québec va le regretter. Ça va être pire que le G. Ce projet n’a pas sa place. L’îlot est trop petit pour cette hauteur et adossé à l’autoroute, ça n’a pas de sens.»

Du haut de ses presque 85 ans, l’architecte Gilles Guité jette un regard sévère sur le projet du Phare. 

Venant de celui qui a dessiné le complexe G, la critique peut surprendre.

Mais ce qui surprend plus encore, c’est sa confidence lorsque je suis passé chez lui prendre un café : l’architecte du G était contre l’idée d’une tour. «Ce n’était pas mon premier choix.» Les plans de la Cité parlementaire dessinés en 1963 prévoyaient plusieurs petits édifices dont la hauteur n’écraserait pas le parlement. «Les architectes ne voyaient pas l’utilité de tours sur la Colline.»

D’autres craignaient qu’une concentration de bureaux crée de la congestion dans la haute ville.

Le député libéral Pierre Laporte avait notamment dénoncé le risque d’engorgement. Un étrange destin a depuis associé son nom à la congestion.

La décision de construire en hauteur venait de haut. Un choix politique. Comme aujourd’hui.

Lorsque le ministère des Travaux publics approche le bureau de Gilles Guité pour construire le G au milieu des années 60, Mont­réal a déjà sa place Ville-Marie et Québec aspire à son tour au «modernisme». Le Ministère demande deux tours de 20 étages.

Guité voit cependant les choses autrement. «J’ai toujours pensé que pour respecter l’horizon de Québec», il aurait mieux valu construire ailleurs. Dans Saint-Roch par exemple.

Il propose au Ministère de construire sept étages. L’immeuble sera plus massif, mais sera davantage en harmonie par son voisinage, plaide-t-il alors. Le Ministère refuse. 

Jeune architecte associé au Parti libéral, M. Guité sent qu’il n’a «presque pas d’écoute» dans le nouveau gouvernement de l’Union Nationale.

Il revient alors à la charge avec un projet qui peut sembler contradictoire : une tour de 30 étages, assortie d’un basilaire, plutôt que deux tours de 20 étages.

Cela permet d’éloigner le G de l’immeuble du Parlement, d’avoir une tour «plus svelte et élégante» et un basilaire qui n’écrase pas les bâtiments patrimoniaux voisins, explique-t-il.

Les mots «svelte et élégante» sont ici tout relatifs et doivent être mis en contexte. M. Guité refuse l’étiquette d’architecture «brutaliste» utilisée pour plusieurs bâtiments de cette époque dont quelques-uns des siens. Le «brutalisme» référait à l’aspect brut des matériaux et des formes, dit-il, ce qui n’est pas le cas du G.

Le projet de 30 étages est accepté. «Le complexe G sera à Québec ce que place Ville-Marie est à Montréal», titre Le Soleil du 20 août 1969, sur un texte d’entrevue avec Gilles Guité.

«Le complexe G préfigure le Québec de demain», annoncera plus tard Le Soleil dans un titre de novembre 1971.

Contrairement aux débats d’aujourd’hui sur le Phare, la Ville de Québec n’a jamais eu un mot à dire dans le projet. Ni sa Commission d’urbanisme. C’est le gouvernement qui menait alors sur la Colline.

Assez que le G sera mis en chantier sans que la ville en ait vu les plans ni délivré de permis de construction, raconte Frédéric Lemieux dans sa biographie du maire Gilles Lamontagne Sur tous les fronts, parue en 2010. Une attitude que le maire qualifiera de «cavalière» dans son journal personnel de 1969.

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Par les murs vitrés de son logement au 5e étage, Gilles Guité voit tous les jours la silhouette de son «œuvre» au loin par-dessus le toit de l’immeuble voisin.

Il ne «regrette rien». Il s’en dit même «très fier», même si cette tour n’était pas son premier choix. «J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais la tour était exigée. Elle était obligatoire.»

Depuis près d’un demi-siècle, il a entendu les critiques et reçu aussi les compliments.

Gilles Guité

Qu’on l’aime ou pas, le Marie-Guyart est considéré comme un immeuble phare de l’architecture moderne au Québec. «Une époque où on sculptait nos bâtiments», dit-il.

Les œuvres des architectes Gauthier, Guité, Roy ont ainsi façonné le paysage de la ville de Québec.

«Empreintes d’un esprit d’innovation et d’expérimentation, elles témoignent de cette époque tournée vers l’avenir, constituant ce qu’il convient aujourd’hui de désigner comme le patrimoine de la modernité», a écrit la Ville de Québec qui vient de lui remettre cet hiver un prix Hommage lors du récent gala des Mérites d’architecture.

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Gilles Guité n’est pas de ces «chialeux mal habillés à cheveux longs» (les mots sont de lui) qui critiquaient à l’époque les projets au centre-ville.

On pourrait à la rigueur lui faire reproche d’être un peu nostalgique, mais pas d’être réfractaire au développement et à la modernité. Cela donne à sa critique sur le Phare une crédibilité particulière.

M. Guité plaide que le projet est trop gros pour le site et en rupture avec son voisinage. On ne peut pas en faire le tour ni avoir le recul que commanderait cette hauteur, dit-il.

Ce voisinage, il le connaît bien. Son bureau a «bâti» l’Auberge des Gouverneurs sur l’îlot aujourd’hui destiné au projet de Phare.

Il a aussi construit les immeubles résidentiels voisins Les Jardins des Seigneurs. Des quatre étages qui seront plongés dans l’ombre du Phare. «Le G se mariait mieux à son environnement», analyse-t-il.

«Je mettrais à défi de soumettre le projet aux cinq meilleurs architectes au monde pour qu’ils donnent leur opinion sur la dimension du site. Aucun n’accepterait de construire le Phare», croit-il. Il y revient : «On va le regretter.»