Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Jacques Potvin a travaillé plus de 50 ans auprès des personnes âgées comme psychogériatre.
Jacques Potvin a travaillé plus de 50 ans auprès des personnes âgées comme psychogériatre.

Préposée superstar

CHRONIQUE / Jacques Potvin a travaillé plus de 50 ans auprès des personnes âgées comme psychogériatre, il a passé beaucoup de temps en CHSLD, même jusque dans les dernières années.

Et là, comme tout le monde, il voit ce qui se passe.

Je vous avais parlé en 2015 de ses réflexions sur la surmédication en CHSLD et deux ans plus tard, alors qu’il venait tout juste de prendre sa retraite, du fait que le système manquait cruellement d’empathie. Il plaidait pour plus d’humanité, pour moins de procédures, afin d’adoucir les derniers miles.

Il parlait de confort, de bien-être.

Jacques Potvin n’a pas cessé depuis de réfléchir à cette question, il y a consacré toute sa vie, ça ne s’arrêtera pas maintenant, à 92 ans. Il m’a envoyé ses réflexions, presque l’aboutissement de sa pensée, la suite logique du moins. Le titre qui coiffe son texte a le mérite d’être clair, «nos ainés malades crient au secours».

Et ils crient en silence.

Je lui ai parlé au téléphone pour en discuter de vive voix, je m’attendais à une charge à fond de train contre les CHSLD. Bien au contraire. «Nous avons un bon système, qui est disponible partout dans la province, pour tous ceux qui en ont besoin. Il faut garder tout de ce système.»

Mais il faut reconnaître une chose. «C’est la préposée qui est le pilier du CHSLD, c’est elle qui est la plus importante, elle est là tous les jours, toutes les heures, elle fait ce que maman faisait, prendre soin.» C’est elle qui est la mieux placée pour «traiter l’humain, plutôt que la maladie».

Ça devrait être le slogan des CHSLD.

Ce n’est donc pas seulement le salaire qui est à revoir. «Ce n’est pas 50 $ de plus par jour qui va faire la différence, il va falloir que les préposées aiment leur travail. Elles doivent être considérées comme les soignantes les plus importantes du CHSLD», plus que le médecin, plus que l’infirmière. 

Personne ne connaît les résidents mieux qu’elles.

C’est ni plus ni moins une révolution qu’il propose, les préposées au centre et les autres autour. Parce que, contrairement à l’hôpital, personne ne sort guéri d’un CHSLD. «Puisque la ou les maladies vont évoluer, inexorablement vers la mort, au cours des mois ou des années, nous sommes donc en situation de soins palliatifs à plus ou moins longue échéance. Et comme il n’y a pas de traitement curatif, les soins à combler sont de la catégorie des besoins primaires», écrit M. Potvin.

Les spécialistes de ces soins, ce sont les préposées.

Et quand il est question de soins, on ne parle pas juste de changer des couches et de courir les cloches, ni de nourrir des malades à la chaîne en regardant sa montre, on parle de contacts humains, d’avoir le temps d’écouter le monsieur du 2e raconter encore une fois son enterrement de vie de garçon. 

Plusieurs y arrivent déjà, les avis de décès sont remplis de bons mots pour le personnel. Dans l’état du réseau, c’est un véritable tour de force.

Ça devrait aller de soi.

Mais la hiérarchie «traditionnelle» a la couenne dure, on l’a vu il y a un mois quand le premier ministre François Legault a appelé les médecins en renfort dans les CHSLD de la région de Montréal, alors qu’il manquait environ 2000 employés, dont beaucoup de préposés aux bénéficiaires.

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai accroché quand il a dit : «Je ne veux pas insulter les médecins, mais ce que je demande aux médecins, c’est de venir aider dans les CHSLD. Je comprends qu’il ne manque pas de médecins, mais ils peuvent venir aider à faire du travail d’infirmières, puis on peut peut-être demander aux infirmières de faire le travail de préposés. […] Ce qu’on demande, c’est d’aider les infirmières, qui vont pouvoir aider les préposés, qui vont pouvoir aider à s’assurer que tout est propre, puis que tout est bien nettoyé.»

Donc, le médecin tasse l’infirmière qui tasse la préposée aux bénéficiaires qui devient préposée à l’entretien ménager.

Et on s’étonne qu’elles ne se sentent pas valorisées.

François Legault a promis de revoir leur rémunération dès que possible, arguant que si les salaires sont meilleurs, les préposées seront plus nombreuses et que leur travail s’en trouvera plus agréable. Mais apprécier le travail de quelqu’un n’est pas seulement y mettre un prix, c’est en reconnaître la valeur.

Et si on essayait ça?