Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Pourquoi le rhume court-il toujours ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi les rhinovirus (virus du rhume) sont-ils toujours aussi présents malgré les mesures sanitaires ? Depuis le retour de mes deux plus jeunes à la garderie, les deux ont attrapé le rhume au moins 2-3 fois chacun. Pourtant, lorsque je regarde la fiche de Santé Canada sur les rhinovirus [https://bit.ly/3ohQ99i], les mesures à prendre pour éviter la transmission sont les mêmes que pour le coronavirus. Y a-t-il une explication pour cela ?», demande Patrick Robert-Meunier, de Gatineau.

Les rhinovirus sont effectivement une cause importante du rhume, mais ce qu’on appelle «rhume» peut aussi être provoqué par plusieurs autres types de virus respiratoires — adénovirus, para-influenza, coronavirus dits «saisonniers», etc. Et il est vrai que les mesures en place actuellement pour freiner la COVID-19 devraient être tout aussi efficaces pour ces autres virus.

Cependant, dit Dr Guy Boivin, infectiologue et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les virus en émergence, «malgré les mesures sanitaires qu’on prend, la COVID-19 circule encore de manière assez importante. Et si ça ne suffit pas pour éliminer complètement un virus respiratoire, alors ce n’est pas surprenant que les autres continuent de circuler eux aussi».

Cela ne veut évidemment pas dire que la distanciation et le «confinement soft» que l’on traverse présentement n’ont pas d’effet. On le voit d’ailleurs clairement en Australie, par exemple, où la saison de la grippe culmine habituellement en août et septembre. Là-bas, la santé publique a un réseau de surveillance de plus de 100 000 volontaires qui indiquent chaque semaine les symptômes qu’ils ont eu (ou non). Comme le montre le graphique ci-bas, tiré du dernier rapport australien sur l’activité grippale, entre 2 et 3 % des participants rapportent de la toux et/ou de la fièvre à chaque semaine en août et septembre, mais ils n’ont jamais franchi le cap des 0,5 % cette année. Et le rapport contient plusieurs autres indicateurs (consultations, hospitalisations, etc.) qui vont tous dans le même sens.

«La principale raison avancée pour expliquer ça, c’est que les Australiens étaient confinés, dit Dr Boivin. Mais il y a une autre hypothèse qui vaut la peine d’être citée, c’est-à-dire l’interférence virale. C’est bien documenté in vitro et chez les animaux : quand on infecte un sujet avec un premier virus, qu’on laisse le temps au virus de se répliquer, et qu’on tente ensuite de l’infecter avec un second virus, le second a plus de difficulté à s’installer dans la cellule ou dans l’organisme. La raison, c’est que la première infection va stimuler la production d’interférons, qui sont des molécules anti-virales, par le système immunitaire. Ça va empêcher, ou du moins nuire à une éventuelle seconde infection pendant quelques jours, voire quelques semaines. Et ça, ça peut être une partie de l’explication.»

D’ailleurs, poursuit Dr Boivin, une étude britannique récente en «prépublication» — ce qui signifie qu’elle n’a pas encore été revue par les pairs et dont les résultats doivent donc être considérés avec prudence — appuie cette théorie. Ses auteurs ont retracé des gens qui ont été testés à la fois pour l’influenza et pour la COVID-19 en Angleterre entre janvier et avril derniers. Parmi ceux qui avaient la grippe, le risque d’attraper la COVID-19 était diminué de 68 %.

L’«interférence virale» n’est pas parfaite puisque cette même étude a trouvé des cas de «coinfection», soit des patients qui avaient à la fois l’influenza et la COVID-19 (et chez eux, le risque de décès était beaucoup plus élevé), mais cela montre qu’un virus peut en «tasser» un autre, pour ainsi dire.

Il est encore trop tôt pour savoir si le même genre de phénomène aura lieu au Québec puisque la saison de la grippe n’est pas encore vraiment commencée. C’est en moyenne à ce temps-ci de l’année que l’influenza commence à prendre pied chez nous, mais cela peut varier de plusieurs semaines d’une année à l’autre.

À suivre, donc...

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«Savez-vous quelles conséquences il y aurait si une personne vaccinée contre la grippe se faisait également vacciner contre le COVID-19 quelques mois plus tard ?», demande Valérie Bory Beaud.

C’est là une question que j’ai reçue à plusieurs reprises depuis deux semaines, sous diverses formes — risque d’avoir les deux vaccins «superposés», risque d’attraper la COVID-19 si on se fait vacciner contre l’influenza, etc. Mais de manière générale, non, le vaccin contre la grippe n’implique pas de danger particulier en ce qui concerne le nouveau coronavirus, répond Dr Boivin.

«Je ne vois pas comment ça peut augmenter le risque, et je n’ai pas vu d’étude qui va dans ce sens-là, dit-il. On vaccine avec une protéine virale qui immunise contre l’influenza. Pour certains vaccins, il peut y avoir une réponse immunitaire élargie, par exemple peut-être que le futur vaccin contre la COVID-19 pourrait protéger un peu contre les coronavirus saisonniers [ndlr : il y en a quatre qui circulent depuis très longtemps chez l’humain, et ils ne provoquent habituellement rien de plus qu’un rhume] parce que certaines de leurs protéines se ressemblent. Mais là, l’influenza et les coronavirus sont des virus complètement différents. Leurs protéines immunogéniques [ndlr : celles auxquelles le système immunitaire réagit] ne se ressemblent pas du tout.»

Il n’y a donc pas lieu de croire que le vaccin contre la grippe puisse interférer de quelque manière que ce soit avec la COVID-19 ou ses futurs vaccins. En fait, précise Dr Boivin, puisque la prépublication britannique montre une mortalité plus élevée chez ceux qui font une co-infection, «il devient particulièrement important de se faire vacciner contre la grippe cet automne».

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