Jean-François Cliche
Une brise-glace ouvre la voie à un cargo dans la baie de Finlande, en 2011.
Une brise-glace ouvre la voie à un cargo dans la baie de Finlande, en 2011.

Pipelines : pourquoi ne pas passer par la baie d’Hudson?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi est-ce qu’on ne construirait pas un pipeline entre Fort McMurray et le port de Churchill, dans la baie d’Hudson? Ça ferait autant l’affaire du Québec, qui ne semble pas vouloir d’un pipeline, que de l’Alberta, qui cherche des sorties sur la mer pour son pétrole. Churchill est un port en eau profonde. Et puis, pour ce qui est des glaces, lorsqu’il passera 10 ou 20 pétroliers par semaine aller-retour, le chenal n’aura pas le temps de regeler, quitte à y faire passer une couple de brise-glace en plus. Alors ça vaut la peine d’y penser, non?», demande Ernest Laplante, de Notre-Dame-du-Nord.

L’idée peut a priori sembler un peu saugrenue, puisque elle implique de traverser la baie et le détroit d’Hudson, qui sont couverts de glace un bon six mois par année, voire plus proche des côtes. Mais le fait est qu’avec le réchauffement climatique, la «saison des eaux libres» allonge considérablement. D’après une étude récente parue dans la revue savante Elementa, la baie et le détroit d’Hudson ont été libres de glace pendant respectivement 130 et 132 jours par année en moyenne entre 1981 et 1985 ; de 2010 à 2014, on en était à 155 et 178 jours.

Pas étonnant, donc, que l’idée refasse surface périodiquement dans certains médias du Canada anglais comme le Financial Post [http://bit.ly/2Oyse5e]. D’ailleurs, pas plus tard que mercredi dernier, le premier ministre de la Saskatchewan Scott Moe en a parlé comme d’une possibilité à explorer [http://bit.ly/2UAax9c], c’est tout dire.

Alors qu’est-ce qui «accroche» ? Pourquoi l’industrie des sables bitumineux fait-elle malgré tout des pieds et des mains pour faire passer de longs et controversés pipelines par le sud ? Eh bien pour plusieurs raison, en fait. Le première est que contrairement à l’image «classique» que la plupart des gens ont de la banquise, faite d’un seul bloc solide et inamovible, en réalité seule une petite partie de la glace marine est immobile. Il s’agit d’une bande relativement mince de banquise qui est rattachée physiquement à la côte, mais elle ne s’avance au maximum que sur quelques dizaines de kilomètres dans la mer alors que la baie d’Hudson, elle, fait plus de 900 kilomètres d’est en ouest et à peu près autant du nord au sud. Le reste, lit-on dans l’article d’Elementa, soit «la vaste majorité de la glace, (…) forme une sorte de «banquise mobile» — de la glace flottante qui dérive au gré des courants et des vents».

C’est donc dire que même en supposant qu’une douzaine de pétroliers par semaine fassent l’aller-retour avec des brise-glace, le chenal qu’imagine M. Laplante se refermerait souvent très rapidement, pas parce qu’il «gèlerait» mais parce qu’il serait bouché par les glaces mobiles que le vent et les courants y pousseraient

Et puis, ajoute le chercheur de l’Université du Manitoba et co-auteur de l’étude d’Elementa David Babb, avec qui j’ai pu échanger par courriels, «la glace marine se forme par morceaux qui interagissent un peu comme des plaques tectoniques, si bien que lorsque le vent les presse les unes sur les autres, elles peuvent former de grosses crêtes [difficiles à passer même pour un brise-glace, ndlr]».

Remarquez, rien de tout cela ne signifie qu’il est impossible de naviguer par là en hiver. Pourvu qu’un navire soit dûment équipé (coque renforcée et de la bonne forme, puissance de moteurs pour manœuvrer à travers les glaces, etc.), c’est tout à fait faisable, et il y a même des cargos qui en sont capables. D’ailleurs, mentionne M. Babb, «l’entreprise canadienne FedNav possède trois vraquiers qui transitent en hiver par le Labrador et la baie Déception, dans le détroit d’Hudson, pour transporter du minerai».

Alors oui, des bateaux conçus de manière appropriée peuvent se frayer un chemin à travers les banquises, même épaisses. Mais, autre problème, les meilleures formes de coque pour briser la glace ne sont pas idéales, loin s’en faut, pour naviguer dans les eaux libres, qu’elles fendent moins efficacement, ce qui augmente le temps de transport et les coûts de carburant. Il existe des pétroliers qui sont faits pour allier les deux, ayant une proue pour les eaux libres et une poupe pour les glaces, qu’ils brisent en marche-arrière, mais ils sont rares et couteux. Et comme il arrive même aux brise-glace de rester coincer, il faudrait vraisemblablement «escorter» tous les pétroliers, sans compter que dans tous les cas, naviguer à travers les glaces prend toujours beaucoup plus de temps qu’en eaux libres, ce qui ajoute aux coûts. Au final, estime M. Babb, c’est probablement en grande partie pour des raisons économiques qu’il n’y a pas de pétrole qui passe par la baie d’Hudson.

Enfin, soulignons qu’il y a une autre facette à toute cette histoire, moins technique et plus sociale, mais tout aussi importante que la glace : on aurait tort de penser qu’il n’y a qu’au Québec que la venue d’un pipeline provoque de l’opposition. En 2017, quand des politiciens albertains avaient proposé de racheter le port de Churchill en vue d’y faire transiter du pétrole, bien des habitants de la place avaient regimbé, y compris le président de leur chambre de commerce, parce qu’une partie importante de l’économie locale repose sur l’écotourisme qu’un pipeline et le passage fréquence de pétroliers géants viendraient mettre en péril, craint-on là-bas [http://bit.ly/2vgWWck].

Le port appartient depuis 2018 à une coalition locale comprenant les Premières Nations, qui auraient elles aussi leur mot à dire dans tout cela. Bref, même en présumant que le passage des pétroliers à l’année longue soit techniquement et économiquement faisable, d’un point de vue politique la construction d’un pipeline ne serait pas forcément beaucoup plus facile à réaliser dans le nord du Manitoba qu’elle ne le fut au Québec.

* * * * *
Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.