L’infirmier Yves Lessard a mis en dessins les histoires colligées par l’urgentologue François Paquet, ce qui a donné la bande dessinée «Stat» : une urgence en BD qui en est rendue à son troisième tome.

Peut-être vaut-il mieux en rire

CHRONIQUE / François Paquet était en train de panser les plaies d’un gars qui avait pris une sacrée débarque, le gars était lendemain de veille, il ne se rappelait plus trop comment il s’était retrouvé en bas du cap à Lévis.

Il avait réussi à sortir de là, était allé se coucher, s’était rendu à l’hôpital le matin. 

Tout à coup, le gars a pensé à sa blonde. Il l’avait oubliée là. «Elle était tombée elle aussi, elle était encore dans le ravin, elle avait passé la nuit là avec un fémur cassé.»

Après son quart de travail, François a noté l’histoire.

François fait ça depuis des années, depuis le quart de siècle qu’il travaille comme urgentologue à Lévis, il note les choses qu’il voit. Et aussi les histoires que des collègues lui racontent.

En se disant qu’un jour, il fera quelque chose avec ça.

Ce jour est arrivé il y a des années, quand Yves Lessard a été embauché comme infirmier à l’urgence de Lévis et que François a appris qu’Yves faisait du dessin, il avait fait des caricatures pour le Ottawa Citizen quand il travaillait à Gatineau. «Quand François a vu mes dessins, il m’a demandé si je faisais de la BD... On a cliqué là!»

Un match parfait. «J’aimais son trait.»

Et parce qu’Yves est infirmier, François n’avait pas besoin de lui faire un dessin avant qu’il fasse ses dessins. Les solutés, les machines, pas besoin de Google pour trouver de l’inspiration. Il savait exactement de quoi il parlait, pour avoir vécu pas mal la même chose. Il pouvait même y mettre son grain de sel. 

Ils ont commencé par faire des capsules à gauche et à droite avant de pondre une vraie bande dessinée. Stat était né. Stat du latin Statim, urgence, qui raconte avec humour ce qui se passe en coulisses. Ils ont publié deux premiers tomes chez Moelle Graphique, lancent aujourd’hui le troisième avec Perro Éditeur.

Page 34, l’histoire de l’éclopé du cap.

Je les ai rencontrés mercredi matin, Yves venait de finir son shift à l’hôpital Saint-Sacrement, ça fait 30 ans qu’il travaille de nuit. Il venait d’en faire neuf de suite «à part du supplémentaire», et il a bien failli rester pour un «obligatoire». À 2h, un patient a eu la brillante idée de boucher une toilette, Yves a demandé un siphon pour régler le problème, on lui a dit que ce n’était pas à lui de faire ça.

Il faut faire une demande.

Et attendre.

François, lui, me raconte l’histoire de cette dame qui ne voulait pas monter dans une chambre à l’étage «parce qu’elle n’avait pas de vue sur le fleuve».

Vrai de vrai.

Il me raconte aussi ce qui arrive quand la pile du distributeur automatique de savon tombe à plat. «Avant, on demandait à ce que la batterie soit changée et elle était changée. Maintenant, on doit faire la demande au CIUSSS [Centre intégré universitaire en santé et en services sociaux] et attendre, ça peut prendre une semaine. Ou je dois faire plein de téléphones et, si je suis chanceux, je peux arriver à ce que ça soit fait la journée même. Mais je perds au moins une heure...»

Voilà qui pourrait se retrouver dans le prochain tome. «Moi et François, on se raconte nos histoires, on a des idées en nombre presque illimité!» En plus de leurs blondes, qui travaillent aussi comme infirmières, celle d’Yves est en néonatalogie, celle de François aux soins intensifs.

Des «wonder women», dixit Yves.

Les problèmes dont on entend parler, ils ont les deux mains dedans. «C’est vraiment difficile, confirme François, qui travaille en plus dans une des urgences les mieux cotées de la province. L’autre soir, c’était épouvantable, on a failli perdre le contrôle. [...] On a 45 civières, mais on a juste le budget pour en ouvrir 35.»

En plus des patients agressifs, souvent intoxiqués. «On voyait ça une ou deux fois par semaine, là c’est un ou deux par jour.»

Qu’est-ce qu’ils font pour passer au travers?

Ils en rient.

«Sans ça, j’aurais lâché. C’est mon exutoire», laisse tomber François. Yves, qui parle de lui comme de «la garde malade qui dessine», renchérit. «L’humour, c’est désamorçant. Ça nous a beaucoup aidés.»

Et j’avoue que ça fait un bien fou de rire des travers de notre système de santé, qui paraît parfois plus malade que ceux qu’il doit soigner. Au fil des 48 pages de Code bleu, les bédéistes n’épargnent personne. «On peut tout dire en passant par l’humour», constate François. 

Même décocher quelques flèches au CIUSSS. Comme dans ce gag où le médecin ose défier une consigne.

La police débarque.

Le quatrième tome est déjà bien avancé, Yves m’en donne un avant-goût. «Les gens se posent des questions : pourquoi la bouffe est comme ça, pourquoi on attend si longtemps... On va répondre aux grandes questions existentielles! Ce sera aussi un hommage au travail de nuit.» Ça, il connaît.

François et Yves voient grand pour Stat, ils pensent déjà au cinquième tome et ont commencé à plancher sur une série télé avec un studio d’animation. Ils ont même un projet d’émojis. 

Mais il n’y a pas que l’humour qui les tient, les «merci» et les belles histoires aussi, celles dont ils sont aussi témoins chaque jour. «Je me souviendrai toujours d’un matin de Noël, c’était à Gatineau il y a une vingtaine d’années, se rappelle Yves. On avait une petite fille qui avait une méningite, elle était condamnée. J’étais à son chevet... Et tout à coup, elle s’est levée, elle n’était pas censée être capable, elle a crié “Maman!”»

Elle a complètement guéri.

«Chaque jour, dans le système, il y a des milliers de bons gestes.» Dont celui-ci. «Par exemple, ma mère, elle a été prise à temps, elle a été miraculeusement sauvée. Mais ça, on n’en parle pas...»

Voilà qui est fait.