Patrick Duquette

La vie en bitcoins

CHRONIQUE / En 2010, un homme a acheté deux pizzas pour un total de 10 000 bitcoins, une monnaie virtuelle peu connue à l’époque. La légende veut que ce soit la toute première tentative répertoriée d’acheter un bien au moyen d’une cryptomonnaie.

On connaît la suite.

Le cours du bitcoin n’a cessé de grimper depuis. D’autres cryptomonnaies comme l’ethereum ou le ripple ont fait leur apparition. Quant à la valeur du bitcoin, elle a flirté avec les 20 000 $US en décembre, avant de redescendre aux alentours de 10 000 $US jeudi.

C’est donc dire qu’au cours actuel, le gars de 2010 aurait déboursé l’équivalent de 100 millions US $ pour ses deux pizzas. Fou, hein ?

N’empêche que cette première transaction pour acheter une pizza à l’aide de bitcoins, une monnaie électronique qui n’existe que dans l’espace virtuel, a peut-être changé le cours de l’histoire.

« C’était la preuve qu’il était possible de créer une monnaie alternative, à l’abri des banques et des gouvernements, et que ça pouvait fonctionner. Ça démontrait qu’on pouvait faire des transactions de gré à gré avec cette monnaie », raconte Éric Pichette, directeur d’Innovation Gatineau, un organisme qui s’intéresse de près aux cryptomonnaies.

Il n’est pas le seul.

L’an dernier, Hydro-Québec a été approché par de gros joueurs asiatiques de l’industrie des cryptomonnaies. Ils cherchent des endroits où installer leurs centres informatiques, particulièrement gourmands en électricité. 

Pour ces « mineurs » de bitcoins, qui vérifient les transactions sur le réseau au moyen de puissants ordinateurs, l’énergie propre et bon marché produite au Québec est un atout intéressant.

Le bitcoin suscite aussi beaucoup d’intérêt en raison de la technologie des « blockchains » qui y est associé. Cette semaine, le nouveau président d’Investir Ottawa, Michael Tremblay, en a parlé comme d’un secteur d’avenir. Le gouvernement fédéral s’y intéresse aussi de près.

« La blockchain, ou chaîne de blocs, c’est comme un grand livre de comptabilité, ouvert à tous, qui retrace toutes les transactions faites sur un bitcoin depuis les débuts, en 2009 », relate Michael-Anthony Clement, directeur du programme de démarrage d’entreprises chez Innovation Gatineau.

Cet ingénieur en photonique salive en imaginant la nouvelle génération d’applications qu’on pourrait développer à partir des blockchains. « On peut penser à un nouveau PayPal pour les cryptomonnaies ou encore à un logiciel capable de retrouver des transactions à l’intention des gouvernements et des agences de sécurité ».

Après avoir été associé au blanchiment d’argent et à la contrebande, le bitcoin a de nouveau la cote. Le grand public suit avec un mélange de curiosité et de fascination les fluctuations spectaculaires des cryptomonnaies.

Malgré les mises en garde répétées des autorités financières, de petits investisseurs tentent leur chance sur le marché des bitcoins qui demeure peu réglementé, volatile et en proie à une féroce spéculation.

« Comme investisseur, il faut être capables de vivre autant avec les hauts qu’avec les bas du cours des cryptomonnaies », explique Patrice Boulais, un consultant en communications qui s’est associé avec Innovation Gatineau pour démystifier le phénomène de la cryptomonnaie. Il donnera d’ailleurs une conférence à ce sujet le 8 février prochain à Gatineau. 

Une simple rumeur peut faire varier les cours de manière spectaculaire. Pendant l’entrevue dans les bureaux d’Innovation Gatineau, la valeur du bitcoin a subitement plongé de 1000 $US, apparemment plombée par des informations voulant que la Corée du Sud interdise les plates-formes d’échange des cryptos.

C’est sans compter que les marchés sont manipulés par des « baleines », de mystérieux investisseurs capables d’inonder le marché de milliers d’unités et de faire varier les prix en leur faveur.

Alors, à quand une usine de bitcoins à Gatineau ? Ou, mieux, une nouvelle cryptomonnaie créée en Outaouais ?

Éric Pichette avoue que ce sont deux idées qui ont été envisagées à Innovation Gatineau. Mais compte tenu de la méconnaissance et des réticences qui persistent au sujet du bitcoin, l’organisme a décidé d’y aller graduellement. 

On veut d’abord organiser des formations. Et s’associer avec des experts pour créer un « hub » sur les cryptomonnaies à Gatineau.

Parce qu’à leurs yeux, le buzz actuel autour du bitcoin n’est qu’un prélude. Ils veulent être prêts le jour où la vraie vague déferlera. 

Le jour où les masses décideront d’utiliser les cryptomonnaies pour payer l’épicerie ou la pizza, le jour où l’on pourra traduire un contrat, un testament voire une émotion en chaînes de blocs.

Patrick Duquette

Le mouton docile

CHRONIQUE / Je vous ai déjà parlé de mon rapport avec le système de santé.

Je suis un mouton, un mouton docile qui suit le troupeau et attend son tour sans rechigner. Je n’essaye pas de passer avant tout le monde dans une file d’attente.

Pour avoir un médecin de famille, j’ai mis mon nom sur la liste. Et j’ai attendu mon tour avant qu’on me rappelle, des années plus tard, pour m’en attribuer un.

Si mon médecin ne me rappelle pas pour me donner les résultats d’un examen, je tiens pour acquis qu’il en a pris connaissance et que tout est beau. Je ne téléphonerai pas dix fois à sa clinique pour en obtenir la confirmation. Je lui fais confiance.

À l’urgence, je n’essaie pas de me faire passer plus malade que je ne le suis pour être vu plus rapidement. Là encore, je fais confiance aux gens en place pour décider qui passe en premier, en présumant qu’on fait passer les cas plus urgents en premier.

J’aime croire que les listes et les salles d’attente existent pour une bonne raison : permettre aux gens compétents de décider, le plus objectivement possible, qui doit être soigné en premier, en fonction de la gravité des cas.

D’où mon désarroi en lisant le reportage de ma collègue Justine Mercier sur les ratés du service de radio-oncologie de l’Outaouais, pourtant censé être l’un des fleurons de notre système de santé régional. On y apprend que des patients atteints d’un cancer, dont le dossier devait être traité en moins de 24 heures, ont attendu plus d’un mois avant d’avoir un suivi.

Pourquoi ?

Parce que, selon les radio-oncologues qui ont dénoncé la situation, les dossiers ont été placés dans le panier de travail d’une adjointe qui n’était pas remplacée… et que personne n’a fait le suivi durant son absence. La direction du CISSS de l’Outaouais blâme plutôt le médecin qui n’aurait pas rentré les informations au bon endroit dans le système informatique.

Qu’importe, les deux parties s’entendent sur l’essentiel : il a fallu un mois avant de faire un suivi sur des dossiers qui devaient être traités en 24 heures. Tout ça dans un département où les médecins spécialistes dénoncent le fait que d’importants problèmes informatiques ont pu « compromettre les chances de survie des patients cancéreux ».

Je ne veux pas alarmer les gens plus que ce reportage ne l’a déjà fait. Sauf que j’imagine un mouton docile atteint du cancer. Comme toujours, il est patient. Il attend, à la maison, qu’on fasse le suivi de son dossier. Il se dit que si ça prend plus de temps que prévu, c’est qu’il y a des cas plus urgents que le sien. Après un bout de temps, il finirait pas décrocher le téléphone.

Croyant faire une blague, il dirait : « Bonjour madame, c’est concernant mon dossier. Voilà un mois que je suis sans nouvelle. Vous ne l’auriez pas oublié dans un pigeonnier quelque part ? »

Changement de sujet. Vous connaissez le conseiller Mike Duggan ? Celui-là même qui a déjà levé un demi-doigt d’honneur vers un journaliste lui sollicitant une entrevue ? Voilà qu’il récidive. 

Par texto, mon collègue Mathieu Bélanger lui a demandé une entrevue sur ses priorités. M. Duggan a refusé, prétextant son manque d’objectivité. C’est son droit le plus strict. Même s’il est navrant qu’un élu refuse de rendre des comptes à la presse, sous quelque prétexte que ce soit.

Là où M. Duggan a franchi une nouvelle barrière, c’est en publiant l’échange (privé) de textos entre lui et mon collègue sur son compte Twitter. Il ne s’est rien dit d’embarrassant dans cet échange. Mais le geste soulève des questions. 

Qu’est-ce qu’on dirait si un maire ou un premier ministre publiait sur Facebook ses échanges privés avec un journaliste ou un citoyen ? Le lien de confiance serait brisé, non seulement avec la presse, mais également avec le public. De la même manière qu’un journaliste protège ses sources, un élu se doit de respecter la confidentialité de ses échanges. M. Duggan joue un jeu dangereux en bafouant cette règle de base.

Patrick Duquette

Jouer dans la ruelle

CHRONIQUE / Gatineau veut permettre le jeu libre dans la rue? Je suis pour. Envoye du hockey dans la ruelle. Pis du basket. Pis du soccer. Comment veux-tu être contre un projet pareil? En même temps, vous en voyez beaucoup, vous, des enfants qui jouent dans la rue? On ne les laisse même plus marcher tout seul jusqu’à l’école.

T’es cynique, m’a dit quelqu’un. Mais non, pas cynique. Réaliste.

Comme parent, on a la nostalgie de ces années d’enfance où on s’épivardait dans la rue avec les petits voisins. J’en ai passé des heures à jouer au hockey, au baseball, au tennis… D’ailleurs, on ne jouait pas que dans la rue. On jouait dehors, point. Dans le gazon, dans la cour d’école, au parc, dans le jardin du voisin. Hiver comme été. Après le petit déjeuner, ma mère nous envoyait dehors. Allez, ouste!

On ne joue plus beaucoup dans la rue, pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons. Peut-être parce que nous vivons dans une société obsédée par la sécurité. On ne s’imagine plus envoyer nos enfants jouer dans la rue ou au parc sans supervision.

D’ailleurs, je note que le projet-pilote de Gatineau se préoccupe beaucoup de sécurité. Ce serait permis seulement sur les rues peu passantes, avec un éclairage adéquat, à certaines heures, et sous la supervision d’un adulte dans le cas des très jeunes enfants. Il y aurait aussi une signalisation appropriée. Je lisais que certaines villes s’inquiétaient de leur responsabilité civile en cas d’accidents. Voyez ? La sécurité, encore et toujours.

Avec fiston, il nous arrive de jouer au badminton dans la rue. Jamais très longtemps. Pas que ce soit dangereux. Mais toutes les deux minutes, il y a une voiture qui tourne le coin de rue pour interrompre notre partie. Sans compter le vent qui fait virevolter le volant de manière imprévisible. On préfère jouer dans le gymnase de l’école voisine, les dimanches après-midi.

On pense pouvoir recréer un esprit communautaire dans les quartiers et sortir nos jeunes de la sédentarité en les envoyant jouer dans la rue. Essayons-le, on n’a rien à perdre. Même si j’ai l’impression que cette mesure s’inspire un peu du fantasme de l’adulte nostalgique.

Parce que les temps ont changé. Nos enfants sont de plus en plus embrigadés dans des activités organisées. 

Quand ils reviennent à la maison, après avoir fait du vélo au camp de jour, c’est pour mieux se brancher sur un écran.

Dans le questionnaire en ligne de la Ville de Gatineau, on évoque un « code de conduite » pour encadrer le jeu libre. Les jeunes qui jouent dans la rue devront respecter certaines règles : se tasser pour laisser passer un véhicule, ramasser les filets de hockey après la partie, évoluer sous la supervision d’un adulte quand il y a de jeunes enfants, etc.

Le gros bon sens.

Il y a aussi ce concept : les enfants devront éviter le bruit « excessif ». Excessif ? Voilà qui me semble un concept à géométrie variable. Dans une ville, il y aura toujours des gens qui ne souhaitent qu’une chose : avoir la paix.

Ceux-là, juste à l’idée que des enfants pourraient rire, crier, taper un ballon devant chez eux, et envoyer rouler une balle dans leurs belles plates-bandes fleuries, ils en feront des boutons. D’ailleurs, il me revient d’avoir écrit une chronique à propos d’une dame. Elle se plaignait du bruit que faisait le ballon de son petit voisin en rebondissant sur l’asphalte.

Boing, boing, boing… Ça la dérangeait.

Alors j’y pense : faudrait aussi rédiger un code de conduite pour le voisinage. Avec, inscrit quelque part, le mot : tolérance.

Patrick Duquette

J’ai cru au canular

CHRONIQUE / Mais bien sûr que j’ai cru à l’histoire de cette Torontoise de 11 ans. C’est ce qu’on nous dit de faire sur toutes les tribunes, ces jours-ci. De croire les victimes lorsqu’elles dénoncent leur agresseur.

La jeune écolière prétendait qu’un inconnu avait découpé son hijab avec des ciseaux alors qu’elle était sur le chemin de l’école. Il l’a même attaquée à deux reprises, a-t-elle raconté avec aplomb lors d’une conférence de presse convoquée à son école de Scarborough, quelques heures après la présumée agression. La jeune fille a même ajouté ce détail terrifiant à son récit : l’homme a souri avant de s’enfuir.

J’ai cru à son histoire, comme j’ai cru aux larmes de sa mère éplorée alors qu’elle pleurait à ses côtés sur les images à la télévision. J’ai pensé à mes propres enfants. À ma réaction s’ils étaient attaqués sur le chemin de l’école. Je serais horrifié. Et pourquoi n’aurais-je pas cru à son histoire ? Tout avait l’air si véridique. La présence d’une policière de Toronto à la conférence de presse ajoutait un vernis de crédibilité à toute l’histoire. 

J’y ai cru, comme les premiers ministres Justin Trudeau et Kathleen Wynne qui se sont empressés de dénoncer un geste lâche et incompatible avec les « valeurs canadiennes ». « Aucun enfant ne devrait craindre de se faire attaquer sur le chemin de l’école en raison de ce qu’il est », a renchéri le maire de Toronto, John Tory. Leur intervention a vite donné un retentissement national à toute l’affaire, qui a fait les bulletins de nouvelles d’un bout à l’autre du pays.

Or voilà, c’était un canular.

Il n’y a pas eu d’agression, pas de crime haineux.

Pas d’Asiatique âgé dans la vingtaine, avec des lunettes et une fine moustache. Pas d’attaque par-derrière pour découper un hijab. That « did not happen », a fait savoir lundi matin la police de Toronto dans un laconique communiqué. Pour la police, l’enquête est close. On ne déposera pas d’accusations contre la jeune fille.

Alors c’est tout ? On ne saura pas la fin de l’histoire ? 

Pourquoi la jeune fille a-t-elle menti ? Voulait-elle cacher quelque chose ? A-t-elle été manipulée par des adultes autour d’elle ? Si on en reste là, la porte est grande ouverte à toutes les théories du complot. L’affaire est peut-être classée aux yeux de la police de Toronto. Mais la famille doit, si ce n’est des excuses, au moins des explications à tous ceux qui ont sympathisé avec la jeune fille vendredi dernier.

Toute cette histoire a de quoi faire réfléchir à plus d’un titre. Justin Trudeau, Kathleen Wynne, le maire de Toronto ont dénoncé un geste avant même que l’enquête policière soit conclue. Aujourd’hui, ils ont l’air d’avoir réagi trop vite. Qu’est-ce que ça dit sur notre société ? Qu’à l’ère des médias sociaux, la pression est forte sur les politiciens pour commenter vite, alors que la nouvelle est encore brûlante d’actualité. Surtout quand le sujet est chaud et qu’il s’accorde avec notre discours politique.

Depuis l’affaire Weinstein, nous sommes plus que jamais à l’heure des dénonciations. Sur toutes les tribunes, on nous dit de croire les victimes sur parole. Et il faut continuer de le faire. Les statistiques prouvent que, la majorité du temps, les victimes disent la vérité. Mais c’est inévitable, une fois de temps en temps, un gros mensonge va nous péter en pleine face. Le plus triste, c’est qu’il vient semer le doute sur un prochain témoignage qui, lui, a toutes les chances d’être véridique.