Patrick Duquette

Comprendre d’où l’on vient

CHRONIQUE / Il était temps !

L’histoire locale et régionale sera bientôt enseignée dans plusieurs écoles primaires et secondaires de l’Outaouais, nous apprend mon collègue Mathieu Bélanger.

Deux commissions scolaires, des Draveurs et des Portages de l’Outaouais, fourniront du matériel pédagogique aux profs pour qu’ils puissent enseigner notre passé à leurs élèves.

Je n’y vois que du bon, surtout dans une région comme la nôtre qui se cherche depuis longtemps une identité propre.

Or une identité, ça ne s’invente pas du jour au lendemain. Il faut que ça s’incarne dans quelque chose. Dans l’histoire entre autres. Dans les grands accomplissements du passé. Dans les grandes tragédies aussi. Tout ce qu’on apprendra à nos enfants sur l’histoire locale les aidera non seulement à développer leur sentiment d’appartenance envers la région, mais aussi à mieux comprendre ce qui s’y passe aujourd’hui.

On pourra leur parler de la glorieuse et dangereuse époque de la drave, de Jos Montferrand et de ses affrontements épiques avec les Irlandais, du grand feu de Hull, des expropriations du Vieux-Hull, des allumettières…

L’initiative est d’autant plus intéressante que l’histoire de l’Outaouais a des caractéristiques uniques. Elle est le berceau de l’industrie du bois au Canada. C’est du Pontiac que venaient les grands pins blancs servant à fabriquer les mats des navires britanniques.

J’espère qu’on en profitera aussi pour parler du passé autochtone et du fait qu’une bonne partie des terres de la région sont en territoire algonquin non cédés. 

En fait, il faudrait enseigner l’histoire locale non seulement aux enfants, mais aussi à leurs parents. Par bonheur, il semble y avoir un mouvement en ce sens ces dernières années. Qu’on pense au projet de musée régional, aux Chemins d’eaux, au sentier culturel ou à la mise en valeur des chutes Chaudières.

Comme beaucoup d’habitants de le région, je ne suis pas originaire de l’Outaouais. Je m’y suis établi pour des raisons professionnelles. Il m’a fallu du temps avant de ressentir un véritable sentiment d’appartenance envers ma région d’adoption. Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. Mais l’une d’elles, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de repères historiques qui permettent aux nouveaux-venus de s’identifier à l’Outaouais. Des quartiers entiers ont disparu au siècle dernier. Que ce soit en raison d’incendies, d’expropriations ou au nom du développement économique. Peut-être aussi à cause d’un certain je-m’en-foutisme à l’endroit patrimoine.

Encore aujourd’hui, je m’étonne chaque fois que je passe devant le cimetière St. James. C’est là, en bordure du boulevard Taché, qu’est enterré Philemon Wright, le fondateur de Hull. Pourtant, il n’y a pas un panneau, pas une mention, pas le moindre effort pour mettre sa présence en valeur. C’est fou, non ?

L’été dernier, je marchais le long de la rivière des Outaouais, dans le secteur Hull, avec Michel Prévost, le président de la Société d’histoire de l’Outaouais. Il voulait me montrer les nombreuses plaques historiques volées dans le secteur. Il s’indignait, avec raison, de ce que la plupart n’étaient pas remplacées. 

À mi-parcours, M. Prévost s’était soudainement arrêté au milieu d’une sente étroite longeant la rivière. Nous étions sur un vieux sentier de portage, le même qu’empruntaient les grands explorateurs du début de la colonie. « Réalises-tu, me dit-il d’un ton grave, que Samuel de Champlain a marché sur ce sentier ? Qu’il a foulé l’endroit précis où tu te trouves présentement ? »

Non, je ne le réalisais pas. Et je ne suis certainement pas le seul.

En Outaouais, on dirait que ce sont toujours les mêmes irréductibles qui montent aux barricades quand une maison centenaire est en péril ou qu’un projet immobilier menace un quartier historique.

Les seuls à pouvoir nous donner une perspective historique sur des décisions qu’on prend aujourd’hui.

En enseignant l’histoire régionale dans nos écoles, on peut espérer que d’autres viendront grossir leurs rangs. 

Après tout, il est toujours plus facile de décider où l’on va quand on sait d’où l’on vient.

Patrick Duquette

Une approche clémente du pot

CHRONIQUE / J’ai l’impression que le débat sur la marijuana va se polariser de plus en plus à mesure qu’on s’approche de la date d’entrée en vigueur de la légalisation au Canada.

Voilà déjà que le maire de Saint-Jérôme s’énerve et souhaite interdire la consommation de cannabis dans les lieux publics.

S’il n’en tenait qu’à lui, on irait plus loin que les interdictions en vigueur pour le tabac.

On n’aurait pas le droit de fumer du pot dans les festivals, pas le droit d’en fumer dans la rue. Tout ça sous prétexte que l’on connaît mal les effets de la fumée secondaire de la marijuana.

« Autoriser immédiatement le cannabis dans les espaces publics, ce serait une erreur majeure », insiste le maire Stéphane Maher.

Alors qu’on s’approche de la date fatidique, il va s’en trouver beaucoup pour « redémoniser » le pot, me faisait remarquer Yves Séguin, directeur du Centre d’intervention et de prévention en toxicomanie de Gatineau.

Des gens vont insister sur les préjugés et les craintes liés à la drogue. Au point de faire oublier les raisons qui ont mené à la légalisation du pot. Notamment que la prohibition, en plus d’être inefficace, cause beaucoup de dommages.

Après tout, les gens qui consomment aujourd’hui du pot de manière responsable, sans en abuser, doivent se cacher pour s’approvisionner au marché noir. Et ils ne sont jamais sûrs de la qualité et de la composition du produit qu’ils achètent.

Quant à ceux dont la consommation est problématique, ils se retrouvent avec des casiers judiciaires. Alors qu’au fond, ils ont souvent davantage besoin d’aide que d’un séjour en prison.

Rappelez-vous ce juge de la Cour du Québec, à Gatineau, qui s’était fait solidement taper sur les doigts, en 2015, après avoir dénoncé sur le banc les lois « désuètes et ridicules » sur la marijuana au Canada. Ce jour-là, ces lois l’obligeaient à condamner un homme malade pour possession illégale d’une certaine quantité de marijuana.

« On est dans une société où on accuse les gens de possession et consommation de marijuana alors que plus de la moitié de la population en a déjà consommé », s’était emporté le juge Pierre Chevalier.

« Ce sont des lois qui sont désuètes et ridicules, avait-il ajouté. On est en présence de lois où il faudrait que plus de la moitié de la population ait un dossier criminel au Canada… Alors je pense qu’il est temps qu’on regarde de façon beaucoup plus clémente les choses qui se passent. »

C’est en plein ce qu’on est sur le point de faire aujourd’hui : regarder de façon plus clémente ce qui se passe. Trop vite au goût de certains, mais ça, c’est une autre histoire !

J’en entendais s’inquiéter de l’exemple qu’on donnera aux enfants avec la légalisation de la marijuana. Pauvres petits, qui verront des adultes s’allumer des pétards en toute impunité dans l’espace public.

Mais en quoi ce sera différent de la bière ou du vin ?

Quand on s’ouvre une petite frette devant les enfants, par une belle soirée de canicule, on a le choix. On peut montrer à nos enfants l’exemple d’un adulte qui boit comme un trou. Ou on peut leur enseigner que la modération a bien meilleur goût.

Quant à la marijuana dans les festivals, il y a moyen de prévoir des espaces où la fumée secondaire n’incommodera pas les non-fumeurs.

À partir du moment où, comme société, on décide de légaliser le pot, allons-y.

Si toutes les villes se mettent à interdire par la porte d’en arrière ce qu’on s’apprête à autoriser par la porte d’en avant, on n’en sortira pas.

Si mes enfants sont pour consommer de la marijuana un jour, ce n’est pas leur vieux père qui les en empêchera. J’aime autant qu’ils s’approvisionnent de manière légale, avec un produit supervisé, et dans un environnement où ils ne seront pas obligés de se cacher s’ils ont besoin de soutien.

Patrick Duquette

Déneiger les pistes cyclables ou pas ?

CHRONIQUE / J’avais affaire au centre-ville d’Ottawa lundi après-midi. Vous vous rappelez ? Il neigeait à plein ciel. De gros flocons lourds qui recouvraient la chaussée et les trottoirs. La circulation était difficile, les voitures patinaient avant de repartir aux intersections…

Pourtant, sur la rue Laurier, la piste cyclable était déneigée. Et quand je dis déneigée, ce n’est pas des farces, elle était mieux déneigée que le trottoir juste à côté ! En l’espace de trois heures, j’ai vu la chenillette de la ville repasser au moins deux fois sur la piste cyclable pour la gratter jusqu’à l’asphalte. Un travail impeccable.

Et pourtant… pas un cycliste à l’horizon. 

En fait, ce sont les piétons qui empruntaient en grand nombre la piste cyclable, mieux déneigée que leur trottoir ! Tout ça pour dire qu’une ville aura beau déneiger ses pistes cyclables, il y a des jours où ça ne convaincra personne de se rendre au boulot en vélo. On reste un pays d’hiver, avec de la neige, des froids sibériens et du verglas. Bref, avec un climat qui ne se prête pas toujours à la pratique du vélo, à moins d’être un peu casse-cou.

C’est sans compter les distances à parcourir. Contrairement au pays d’Europe où les centres-villes sont plus concentrés, les villes nord-américaines sont conçues pour l’automobile. Les parcours entre le boulot, la maison, le centre commercial et la garderie des enfants sont plus grands et ils ne sont pas nécessairement desservis par une belle piste cyclable. Un autre facteur qui complique les efforts pour augmenter la part modale du vélo.

*****

Quand j’entends le conseiller Daniel Champagne, grand amateur de vélo devant l’Éternel, insister depuis trois ans pour qu’on déneige les pistes cyclables de Gatineau durant l’hiver, je le comprends.

Si Gatineau est sérieuse dans son projet de devenir une ville de vélo, elle devra bien favoriser le cyclisme d’hiver un jour ou l’autre.

Il est donc à peu près temps qu’on tente le coup du déneigement hivernal des pistes cyclables, du moins sous la forme  d’un modeste projet-pilote comme on envisage de le faire au centre-ville, l’hiver prochain.

On verra à tout le moins combien ça coûte et si le retour sur l’investissement en vaut la peine. 

En même temps, je comprends les réticences de l’administration gatinoise qu’on ne sent pas très entichée à l’idée de M. Champagne. 

Faut dire que les employés municipaux en ont déjà plein les bras avec le déblaiement des rues et des trottoirs. Tout ça dans un contexte où le moindre pépin dans les opérations de déneigement provoque une avalanche de plaintes au service 311…

C’est sans compter qu’avant de déneiger des pistes cyclables, il y aurait des protocoles d’entente à signer avec la Société de transport de l’Outaouais pour la piste qui longe le Rapibus, et avec la CCN pour ce qui est du sentier des Voyageurs.

Il faudrait s’entendre sur qui déneige quelle piste, sur qui paye les coûts d’entretien, sur qui paye pour les dommages infligés par les déneigeurs aux propriétés qui bordent les sentiers. C’est sans compter toutes les questions d’assurances. Si un cycliste se casse la margoulette sur une piste mal déneigée, et qu’il intente une poursuite contre les autorités, qui paiera pour les dédommagements ?

L’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît.

En outre, même si Gatineau a investi beaucoup ces dernières années pour compléter les tronçons manquants de son réseau cyclable, beaucoup de cyclistes ont encore l’impression que pédaler jusqu’au boulot demeure une aventure périlleuse. 

Dans ce contexte, on peut se demander s’il vaut la peine de consacrer des efforts au déneigement hivernal des pistes cyclables, alors qu’il reste tant à accomplir pour promouvoir les déplacements en vélo… durant l’été.

Patrick Duquette

Changer les habitudes

CHRONIQUE / Voilà des années que je traîne mes sacs réutilisables à l’épicerie. C’est devenu une habitude.

Pour qu’un sac de coton soit plus écologique qu’un sac en plastique, il faut l’utiliser au moins 173 fois, selon certaines statistiques. Je passe le test: certains de mes sacs sont tellement usés qu’ils ont commencé à se décomposer…

J’ai l’air d’un militant écolo? Pas vraiment. Mon choix d’utiliser des sacs réutilisables a si peu à voir avec des considérations environnementales. Je les trouve simplement plus pratiques que les sacs en plastique. Plus solides aussi. 

Accessoirement, oui, j’ai l’impression de faire ma petite part pour l’environnement. Quand je vois un sac en plastique qui ballotte au vent ou qui flotte sur un océan lointain, je me dis: au moins, ce n’est pas mon sac qui finira dans l’estomac d’une baleine.

Bref, je n’ai pas eu de misère à effectuer la transition, il y a quelques années, quand les épiceries se sont mises à facturer cinq sous le sac en plastique. Pas eu de problème non plus quand la Société des alcools du Québec les a bannis de ses succursales en 2009. Je me suis acheté une dizaine de sacs réutilisables, et voilà tout.

J’avais l’impression que la grande majorité des gens s’étaient aussi convertis. En entendant que Gatineau songeait à imiter Montréal et à interdire les sacs de plastique, ma première réaction a été: mais pourquoi? Pourquoi sortir le bâton quand la sensibilisation a si bien fait le travail?

Parce que, justement, la sensibilisation n’a pas si bien fait le travail. 

Jeudi, je suis arrêté à l’épicerie IGA de mon quartier. J’ai intercepté le gérant: « Dites-moi, monsieur, quelle proportion de vos clients utilisent des sacs réutilisables?»

Il a réfléchi un moment. «Je dirais… 50%? » Je me suis étonné: « Seulement la moitié?» Un emballeur qui passait par là a renchéri: «Et encore, 50%, c’est généreux. Moi je dirais moins que la moitié.»

« En tout cas, a calculé le gérant, des sacs en plastique, j’en passe encore 15 000 par semaine. C’est quand même un nombre considérable… »

En effet. Surtout quand on sait qu’un sac de plastique mettra des siècles à se décomposer dans un site d’enfouissement. Dans un centre de tri, c’est à peine mieux. Ils se coincent dans la machinerie, le prix de revente est très bas… Pas étonnant que de grandes quantités de nos sacs en plastique soient envoyées à l’étranger. Pas assez payant !

Au Provigo du quartier voisin, on fait la même évaluation: la moitié des clients réclament encore des sacs en plastique. L’assistante-gérante a sa petite théorie: «Ils ont manqué leur coup, il y a quelques années, en facturant les clients pour les sacs en plastique. C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu les interdire. Les gens auraient suivi sans rechigner…»

Le monsieur à la caisse a mis son grain de sel: «Je suis Européen et, là-bas, les magasins n’ont pas de sacs en plastique. Si tu oublies tes sacs dans ta voiture, tu ressors, tu vas les chercher. Pas le choix ! Alors qu’ici, tu les oublies dans le coffre, tu dis à l’emballeur: donne-moi des sacs en plastique. À cinq sous du sac, ça ne vaut pas la peine de retourner à la voiture…»

Peut-être que la conseillère Maude Marquis-Bissonnette a raison et que Gatineau doit interdire les sacs de plastique. «C’est un pollueur sur lequel on peut agir assez rapidement et assez facilement, tout cela dans l’optique de devenir une ville plus verte», a-t-elle déclaré à Radio-Canada. Benoît Delage du Conseil régional de l’environnement (CREDDO) est du même avis: «On est rendus là comme société.»

À moins que la solution soit de facturer plus cher? 

Si on demandait 25 sous du sac de plastique à l’épicerie, ça reviendrait à 2,50 $ par semaine, à 130 $ par année… Ça commencerait à faire pas mal d’argent. Assez pour que bien des gens changent leurs habitudes!