Suzanne Chorzepa (à droite) en compagnie de sa mère Jaqueline Chalifoux.

Vieillir dans la dignité

CHRONIQUE / Est-ce qu'on prend bien soin de nos personnes âgées au Québec? Est-ce qu'on les traite avec tout le respect qu'elles méritent?
Suzanne Chorzepa, qui tente depuis quatre ans de placer sa mère aveugle et quasi sourde de 99 ans, pense que non.
Depuis que sa mère a subitement perdu la vue en 2012, Mme Chorzepa a tout fait pour la placer dans une résidence capable de lui prodiguer les nombreux soins dont elle a besoin.
L'enseignante à la retraite a sondé le terrain autant du côté des CHSLD que des résidences privées de Gatineau, sans jamais pouvoir se résoudre à l'y laisser plus de quelques semaines.
Dans un premier CHSLD, le taux de roulement du personnel était effarant. Les préposés, débordés, mettaient parfois une heure avant de répondre à sa mère qui sonnait afin d'obtenir de l'aide pour aller au petit coin. À cinq reprises, Suzanne dit que sa mère aveugle a passé une partie de la nuit sur le plancher de sa chambre après avoir échoué à se rendre aux toilettes par ses propres moyens...
Quand Suzanne a sorti sa mère de cet endroit, elle avait perdu 20 livres et avait l'air d'une zombie tellement elle était médicamentée.
Par la suite, Suzanne a tenté de placer sa mère dans une résidence privée, le temps de subir une grosse opération chirurgicale. Quand elle a retrouvé sa mère, une semaine après l'intervention, elle l'a découverte dans une petite chambre verrouillée du sous-sol. Faute de place, la direction l'avait placée avec les patients atteints d'Alzheimer. Si Suzanne était en colère? Elle en bouille encore.
Après d'autres tentatives toute aussi peu concluantes, Suzanne a décidé de garder sa mère à la maison, dans son petit logement du boulevard de La Gappe. Tout cela même si elle est épuisée, même si elle est endettée, même si elle a elle-même 65 ans. N'importe quoi plutôt que de revivre les histoires d'horreur des dernières années.
Alors voilà, la mère de Suzanne s'appelle Jacqueline Chalifoux. Elle est née en 1918, a été enseignante puis directrice d'école dans la Petite-Nation. Son mari, un immigré polonais, est mort d'une pneumonie quand Suzanne, sa fille unique, n'avait que quatre mois. Elle ne s'est jamais remariée.
Et même si elle est aveugle, même s'il faut lui parler dans l'oreille et répéter pour qu'elle comprenne, Jacqueline est totalement lucide. Elle s'intéresse encore à la politique. Et elle chante. D'ailleurs, elle a chanté quand j'étais là : En passant par la Lorraine... Quand je lui ai serré la main, sa vieille main toute ridée, elle était douce comme celle d'un bébé.
« C'est parce qu'on s'en occupe bien », m'a dit Denise, la dame de compagnie qui vient aider Jacqueline à la maison une quinzaine d'heures par semaine, grâce à une subvention hebdomadaire de 375 $ du CLSC. 
Peut-être que l'État aurait intérêt à aider davantage des gens comme Mme Chorzepa. Garder sa mère à la maison coûte moins cher qu'une place dans un CHSLD. « À la maison, ma mère a l'esprit en paix. Elle mange mieux, s'épanouit davantage. Elle redevient une personne humaine », résume Suzanne.
Dans un cahier qu'elle destinait aux préposés aux bénéficiaires, Suzanne a inscrit tous les soins à donner à sa mère. Tout y est : qu'elle a tendance à avoir froid, qu'il faut parler sans crier dans son oreille droite, que depuis qu'elle est aveugle, elle a perdu la notion du temps, et que c'est pour cela qu'elle demande souvent quelle heure il est, si on mange bientôt...
Il est aussi écrit que Jacqueline a tendance à se sentir démunie. Qu'il faut la rassurer souvent. Je pense que c'est pour cela que Suzanne ne peut se résoudre à placer sa mère. Personne ne peut la rassurer comme elle le fait.
« C'est ma mère, point final. Je me sens responsable. On n'a pas toujours été du même avis. Mais c'est ma mère, celle qui m'a mise au monde. Je suis sa fille unique. Elle n'a personne d'autre que moi. Oui, c'est un cas lourd. Dans les résidences, ils me disaient souvent : ce n'est pas la seule, madame, on en a d'autres comme elle. Mais voilà, chaque personne âgée a sa propre histoire. Ses propres particularités. Et je pense qu'il faut les traiter en conséquence et non pas comme des numéros. »