Dès que nous cessons d’être branché sur notre « bébelle » électronique, c’est l’angoisse.

Une question d’équilibre

CHRONIQUE / Mon patron me faisait remarquer que nous vivons une formidable époque où il est devenu impensable de patienter dans une file d’attente… sans avoir les yeux rivés sur son téléphone intelligent.

Dès que nous cessons d’être branchés sur notre bébelle électronique, c’est l’angoisse. Si la barre d’énergie tourne au rouge, c’est comme si notre propre cerveau allait être privé de courant. 

Nous ne pouvons plus supporter un instant de désœuvrement. Faire défiler des pages Web est le nouveau médicament contre la banalité. Il nous faut notre drogue électronique pour anesthésier l’ennui.

J’ai vécu jadis dans un monde sans téléphone intelligent, sans tablette, sans ordinateur (oui, je me fais vieux). Quand on me prive de mon iPhone, je ne suis pas totalement dépourvu. Je me souviens encore de ce que je faisais pour meubler l’ennui… avant. Dessiner. Lire. Jouer dehors. Dire des niaiseries. Mal pris, je serai capable de survivre au désœuvrement si mon téléphone tombe en panne.

Mes enfants… c’est une autre histoire. Je suis toujours sidéré de leur réaction quand je leur annonce que la période d’écran est terminée. Ils sont désemparés. Comme s’ils étaient à bord d’un avion et que le moteur venait de s’arrêter. Je les regarde planer un moment, désœuvrés, en manque… curieux de voir si le moteur de l’avion va repartir ou s’ils vont piquer du nez.

En même temps, je me demande si je m’en fais trop avec les écrans. Les tablettes, les téléphones intelligents, les ordinateurs, les médias sociaux, cette culture de l’instantanéité où il faut réagir à tout, tout de suite, et ne jamais rien manquer, ce sera leur monde à eux. Le seul qu’ils connaîtront. Tout est question d’équilibre dans le fond. Et puis les jeux qu’ils ont sur leurs bébelles électroniques… j’adore ça autant qu’eux. C’est pas mal plus l’fun que le Monopoly !

Lorsque mon ado s’est mis à jouer à Clash Royale sur sa tablette, j’ai pensé que je l’avais perdu pour un bout. On aurait dit qu’il n’y avait que cela qui l’intéressait vraiment. Vu de mon œil d’adulte, c’était un spectacle angoissant. Un ado qui pitonne sur son écran, totalement absorbé, en apparence inconscient du monde extérieur. Tu te demandes s’il ne s’est pas perdu dans un univers parallèle, comme dans un épisode de Stranger Things

Alors j’ai essayé de jouer moi aussi. Pour comprendre. Ce fut la révélation. Parce que je me suis fait prendre au jeu. J’aimais jouer à Clash Royale ! C’est devenu un sujet de conversation avec mon fils. On s’échangeait nos trucs. On discutait stratégie. Curieusement, on s’est connecté l’un à l’autre à travers ce jeu. J’ai vu qu’il se sentait valorisé de donner des conseils à son vieux père. Parce qu’il était pas mal meilleur que moi à ce truc !

La recette marche aussi avec les sports. Depuis qu’on fait de l’escrime ensemble, tous les mardis soir, mon fils et moi passons de belles soirées. On n’en finit plus de discuter de la meilleure manière de parer une fente de l’adversaire ou de feinter une attaque à la main. À l’escrime aussi, il est meilleur que moi, le petit sacripant…

Et puis, autre temps, autres mœurs. Il n’y avait pas tant d’écrans au temps de mon enfance. Ce qui n’empêchait pas mon père de s’agacer en observant l’ado que j’étais passer des heures à étudier les échecs. Lui aussi se demandait si je n’étais pas égaré dans une autre dimension. Il s’inquiétait de son grand gars perché au-dessus d’un échiquier, occupé à étudier des ouvertures, en apparence complètement déconnecté du monde réel.

Et pourtant, si j’avais pu le faire rentrer dans ma tête, mon père aurait compris ce que voulait dire Pierre Mac Orlan avec sa citation. 

« Il y a plus d’aventures sur un échiquier que sur toutes les mers du monde ». C’est ainsi que je le vivais, et c’est ainsi que les amis que je me suis faits à travers ma passion des échecs le vivaient aussi. Encore aujourd’hui, je joue aux échecs avec le même plaisir. Que ce soit avec mes potes du mercredi soir… ou sur ma tablette.