La législation québécoise sur l’aide à mourir a besoin d’une sérieuse révision, selon le docteur Pierre Viens.

Une mort douce et naturelle

CHRONIQUE / À 81 ans, le docteur Pierre Viens a déjà administré l’aide médicale à mourir à 56 personnes. Plus qu’en font tous les médecins de l’Outaouais en une année! Il en parle comme d’une façon sereine, douce et naturelle de terminer la vie, d’une expérience «absolument extraordinaire» au plan humain.

«Toutes les cérémonies d’aide à mourir, ça se fait dans un silence profond. Les derniers moments sont d’une immense sérénité, d’un calme total, en présence des membres de la famille qui sont parfois nombreux et qui sont extrêmement respectueux de ce moment-là. En médecine, et en particulier en soins palliatifs, il n’y a pas une mort plus douce, plus sereine que l’aide à mourir», dit-il.

Le Dr Viens pèse soigneusement ses mots en disant cela. «Je dois faire attention, car la loi m’interdit de faire la promotion de l’aide médicale à mourir. C’est juste que je suis rendu à 56 cas, à domicile la plupart du temps. Dans tous les cas, ça s’est passé comme je viens de vous le décrire. Alors ce n’est pas de la promotion. Je me sens une obligation de dire ce que c’est. Nous, comme médecins, avons une obligation éthique, professionnelle et morale de discuter des options de fin de vie avec les patients qui le veulent.»

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Pierre Viens a oeuvré pendant 25 ans en soins palliatifs dans la région de Portneuf, à l'ouest de Québec. Quand l’aide médicale à mourir est arrivée au Québec, il y a vu une réponse enfin satisfaisante aux souffrances existentielles de certains patients. Notamment les malades atteints d’un cancer en phase terminale qui ne souhaitaient pas prolonger une vie dépourvue de sens à leurs yeux.

Est-ce que des cas d’aide médicale à mourir l’ont marqué plus que d’autres?

«Le premier et le cinquième cas m’ont profondément traumatisé, répond-il. Mais c’est une bonne chose. Après le premier cas, qui a pris 45 heures, j’ai acquis la certitude que je ne serais plus jamais comme avant. Le cinquième cas, c’est une dame atteinte de sclérose en plaques. On lui a refusé l’aide médicale à mourir sous prétexte qu’elle n’était pas en fin de vie. Elle est morte au 14e jour du jeûne total qu’elle avait lucidement et librement décidé. J’ai juré à cette patiente que je ferais tout pour changer la loi actuelle», dit-il.

Trois cas où de jeunes enfants étaient associés à la cérémonie d’aide à mourir l’ont marqué. «Je me rappelle de cette jeune mère de 40 ans, qui avait des enfants de 6 et 7 ans. Ils étaient là quand je suis arrivé. J’étais terrorisé. La patiente m’a dit: “ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais. Les enfants aussi savent ce que je fais”.

«La personne qui a décidé de faire appel à l’aide médicale, et qui va mourir, elle est dans un état de sérénité et de calme inimaginable. Les familles autour sont toutes profondément d’accord avec la décision de la personne qu’elles aiment. Quant aux enfants, les trois expériences que j’ai vécues, ça a été très correct.»

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Trois ans après son entrée en vigueur, il trouve que la législation québécoise sur l’aide à mourir a déjà besoin d’une sérieuse révision. Ils souhaiteraient que les règles soient assouplies afin que tous les patients qui sont dans une «trajectoire» de fin de vie y aient accès, pas seulement ceux dont la fin est imminente et prévisible. Il en profiterait aussi pour corriger certaines aberrations.

Ainsi, la loi exige que le patient soit en mesure de donner un consentement lucide et éclairé jusqu’à la toute fin. Une «idiotie» qui donne lieu à de véritables drames, déplore le Dr Viens. «On voit des gens qui arrêtent leur médication, et qui souffrent le martyre juste pour être bien sûrs de rester lucide au dernier moment», soupire-t-il.

Et lui, ferait-il appel à l’aide à mourir le cas échéant? «Oui, c’est bien évident! répond-il en riant. C’est comme si tu me faisais essayer une Lamborghini et que tu me demandais ensuite: en veux-tu une? Sachant ce que je sais, je serais complètement fou de dire non!»

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Pierre Viens donnera une conférence sur l’aide médicale à mourir le 13 novembre à 19h au sous-sol du 115, boulevard Sacré-Coeur à Gatineau.
Inscriptions : Entraide-Deuil de l’Outaouais, 819-770-4814 ou direction@entraide-deuil.qc.ca