Va-t-on permettre la mari récréative sur les lieux de travail ? Sur les campus collégiaux et universitaires ?

Une drôle de bibitte

CHRONIQUE / Le gouvernement Trudeau s'est décidément attaqué à un gros morceau en voulant légaliser la marijuana d'ici juillet prochain. L'ampleur de la tâche fait peur.
Il faut rapidement mettre en place un cadre réglementaire complet au pays. Un cadre qui tient compte à la fois des enjeux socio-sanitaires (les impacts sur la santé publique), socio-économiques (prix et lieux de vente, implication de l'État versus le privé) et juridiques (comment contrer le pot au volant et le marché noir ?)
Autant d'épineuses questions.
Sur le fond, la légalisation du pot est sans doute une bonne chose. Les études démontrent que ce sont surtout des jeunes qui fument de la mari. Et pas toujours du bon. Le problème est là. On ignore la qualité de la marchandise qu'ils se procurent sur le marché noir. 
Comme nos jeunes continueront de fumer des joints, quoi qu'on leur dise, autant se donner les moyens de vérifier la qualité du produit. Avec la légalisation, le sujet cessera de devenir tabou. On en parlera plus ouvertement dans les chaumières et dans les centres de désintoxication. Il y aura aussi des campagnes de prévention dans les écoles.
Sauf que Justin Trudeau s'est gardé le beau rôle dans toute cette vaste entreprise. Il a refilé la patate chaude aux provinces qui doivent décider de la manière d'organiser les réseaux de distribution, du nombre et de la manière d'octroyer les licences, de l'âge légal (18 ou 21 ans ?) de même que les endroits où il sera permis de consommer.
Que se produira-t-il si, par exemple, l'Ontario établit l'âge minimum pour consommer du cannabis à 21 ans et que le Québec fixe la norme à 18 ans ? Est-ce qu'on va se retrouver avec des touristes du pot à Gatineau ?
Ce n'est pas une mince affaire. Il suffisait de passer quelques heures à cette consultation publique sur l'encadrement du cannabis, mardi, à Gatineau, pour mesurer la complexité des enjeux. C'est énorme, même si le réseau de distribution de marijuana médicale, qui existe depuis quelques années, a pavé la voie à la légalisation.
Tiens, dans les états américains de Washington et du Colorado, qui ont été les premiers à légaliser la mari en 2012,  la consommation de pot en public était carrément interdite. Sera-ce le cas ici ? Ou bien s'inspirera-t-on de la cigarette pour délimiter des zones interdites dans et autour des bâtiments ou près des aires de jeu dans les parcs ?
La mari est une drôle de substance qui s'apparente à la cigarette pour ce qui est de la fumée secondaire. Mais il ressemble davantage à l'alcool pour ses effets sur la conduite automobile ou la concentration. Va-t-on permettre la mari récréative sur les lieux de travail ? Sur les campus collégiaux et universitaires ?
La ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, aura très peu de temps pour trancher toutes ces épineuses questions. Québec pourrait devoir créer une nouvelle société d'État pour encadrer la marijuana d'ici moins d'un an... Comment réussira-t-on à embaucher suffisamment de personnel et à bien le former dans un délai si court ?
Contrairement à d'autres sociétés d'État qui contribuent à enrichir le trésor public, l'industrie du pot ne deviendra pas une vache à lait pour le Québec, prédit la ministre Charlebois. Il n'y a pas d'argent à faire avec la marijuana récréative, a insisté la ministre, qui a déjà qualifié de « risibles » les sommes prévues par Ottawa pour la prévention et les soins en santé mentale.
Et ça, c'est inquiétant. Parce que les campagnes de prévention seront vitales pour contrer l'effet « libérateur » de la légalisation du pot, en particulier chez les jeunes.
Il faudra aussi veiller à ce que la légalisation de la marijuana ne vienne engorger encore plus les urgences. Lors de la consultation, Denis Roy de l'Association des chaînes et bannières de pharmacie du Québec s'inquiétait de ces gens qui consultent le « Dr Google » pour soigner leur anxiété à partir de traitements à base de marijuana glanés sur Internet...
Il a fallu des années de sensibilisation pour « dénormaliser » le tabac dans l'esprit des gens. J'espère qu'on n'attendra pas le jour J de la légalisation pour lancer des campagnes d'information sur cette drôle de bibitte qu'est la marijuana.