Yves Destroismaisons, candidat du Parti québécois dans la circonscription de Papineau.

Travailler avec des humains, pas avec des chiffres

CHRONIQUE / « Vous avez de beaux costumes ! »

L’homme nous interpelle d’innocente façon à la sortie d’une résidence pour personnes âgées de Saint-André-Avellin, sans rien laisser paraître du trouble qui l’habite.

Yves Destroismaisons, un ex-travailleur social se présente dans la circonscription de Papineau sous la bannière péquiste, s’arrête devant l’homme. Il est flanqué de son directeur de campagne Roch Martel et de notre chauffeur du jour, Alain Gaulin.

Sans plus de cérémonie, l’homme nous confie qu’il a un début d’Alzheimer. « J’ai perdu ma maison, j’ai perdu ma voiture » lâche-t-il. Il refuse de vivre aux crochets de la société. « La vie, ajoute-t-il d’un ton désabusé, ça ne me dérange plus. »

« Vous m’inquiétez, monsieur », lâche Yves Destroismaisons qui redevient soudain le travailleur social qu’il a été durant 30 ans au CLSC de Saint-André-Avellin avant de prendre une retraite prématurée, à 57 ans, en décembre dernier, désabusé par la réforme « déshumanisante » du ministre Barrette.

Il s’est retiré considérant qu’il ne pouvait plus exercer sa profession selon ses valeurs : « Dans les CLSC ruraux, me dira-t-il, on n’avait jamais connu ça des listes d’attente en santé mentale. Elles sont apparues avec la réforme. Or moi, je veux travailler avec des humains. Pas avec des chiffres !

Devant le monsieur désemparé qui se balance d’un pied sur l’autre dans le stationnement de la résidence, M. Destroismaisons retrouve vite ses réflexes de travailleur social. Il gagne peu à peu la confiance du monsieur. «Avez-vous des idées suicidaires ?» lui demande-t-il sans détour. L’homme répond par la négative. À la fin de la conversation, le candidat empoigne son cellulaire et appelle à la résidence pour les aviser qu’un de leur locataire a des idées noires.

L’anecdote illustre bien ma journée avec Yves Destroismaisons. La tournée aura l’allure d’un réquisitoire contre la réforme Barrette dans la Petite-Nation. Dans une des régions les plus pauvres du Québec, la centralisation des services de santé a non seulement mené à des suppressions de postes, elle a aussi privé les services sociaux de la souplesse et de l’autonomie dont ils jouissaient auparavant.

Nous nous arrêtons pour dîner dans une résidence d’accueil pour personnes âgées de Thurso. Je suis assis à côté d’une vénérable centenaire qui mange en silence son poulet au riz. La propriétaire en a long à dire contre la dégradation des services de santé depuis que tout a été centralisé au gros CISSS de Gatineau.

«C’est moi qui prends les rendez-vous pour mes résidents, explique-t-elle. Avant, j’appelais au CLSC pour avoir une ergo ou une physio. Et je les avais rapidement. Là, j’ai appelé en juillet pour avoir une physio. On est presque en octobre et j’attends encore ! On a vu un gros changement avec la réforme. Les services ont dépéri. Ce sont les résidents qui en souffrent.»

On fait un arrêt au CLSC/centre de jour/urgence de Saint-André-Avellin. «Je reviens à mes anciennes amours», me dit Yves Destroismaisons en allant saluer des ex-collègues en pause à l’extérieur du vaste édifice de pierre.

À l’intérieur du CLSC, quelques personnes patientent dans la salle d’attente. «Là, c’était mon bureau, dit-il en pointant une porte fermée donnant sur la salle d’attente. «Avec la réforme, on a perdu l’équivalent de 20 postes à temps plein ici. Quand la personne qui m’a remplacé est tombée en congé de maladie, elle n’a pas été remplacée…»

À la cafétéria, les résidents sont conviés à une «dégustation». C’est que les repas chauds ne seront plus concoctés sur place. Ils viendront de la grande ville, enveloppés sous vide. Derrière le comptoir, j’interpelle un cuisinier à l’air dépité. «Au lieu de cuisiner, vous allez vous contenter de réchauffer des repas ?» Il hoche la tête. À mes côtés, Roch Martel se désole. «C’est tout un rituel qui disparaît. La cuisson, les odeurs… C’est dommage», dit cet ancien PDG de la défunte agence de santé de l’Outaouais.

Notre tournée se termine sur un moment d’émotion au Boulev’Art, un organisme en santé mentale de Buckingham. Yves Destroismaisons fond en larmes après la présentation d’une vidéo détaillant la mission de l’organisme. On y voit des usagers s’épanouir en créant des œuvres d’art ou en jouant de la musique. Yves Destroismaisons s’excuse : «Je pleure devant cette humanité. Elle contraste tellement avec la dépersonnalisation du système actuel.»