L'étudiante Jessica Holmes et le biophysicien de l'Université d'Ottawa Andrew Pelling

On devrait échouer plus souvent

CHRONIQUE / L’être humain est curieux de nature. D’ailleurs, le monde se porterait mieux si l’Homme et sa fiancée suivaient cette inclinaison naturelle à s’intéresser à tout — y compris aux idées les plus folles.

Surtout aux idées les plus folles, ajouterait Andrew Pelling. Ce brillant biophysicien de l’Université d’Ottawa a fondé, il y a 10 ans, un laboratoire unique en son genre dans un obscur sous-sol du campus.

Des scientifiques, mais aussi des artistes, des étudiants et des ingénieurs s’y adonnent au biopiratage, une branche de la biologie qui cherche à repousser plus loin les limites de la science.

C’est dans ce laboratoire qu’on a découvert comment fabriquer des oreilles humaines à partir de simples pommes McIntosh. Une percée majeure dans le domaine de la médecine régénératrice qui a fait l’objet d’une présentation lors d’un TED talk à Vancouver en 2016.

L’idée de ce laboratoire nouveau genre, c’était que la curiosité scientifique ne devait jamais être entravée par la peur de l’échec. Les idées les plus farfelues pouvaient y être testées. Seule contrainte: tout devait se faire avec la plus grande rigueur scientifique.

«Les gens disaient que ça ne marcherait pas», se rappelle Andrew Pelling que j’ai rencontré lors de la soirée 10e anniversaire du labo dans les locaux futuristes de la compagnie Shopify, à Ottawa.

Mais ça a marché.

En offrant une totale liberté à des biopirates sélectionnés parmi les meilleurs étudiants, on a abouti à des découvertes inédites. Cette idée de recréer des oreilles humaines à partir de pommes, par exemple. Elle vient d’un vieux film de science-fiction des années 1980, raconte Andrew Pelling avec un sourire espiègle.

«La Petite Boutique des horreurs, tu connais? Non? C’était un film vraiment stupide! L’histoire d’une grosse plante carnivore qui mange des gens. Une plante avec des muscles et des dents. Bref, nous nous sommes demandé si on pourrait faire pousser une telle plante dans un labo…»

S’ils ont réussi?

«Le projet a été un échec monumental, admet M. Pelling. Mais dans la foulée, on a appris comment cultiver des tissus humains sur des plantes. Et ça, c’était une percée majeure!»

Ils ont commencé par tester leur idée sur une pomme. À l’aide d’eau bouillante et de savon à vaisselle, ils ont dépouillé le fruit de ses cellules et de son ADN. Ils n’ont conservé que la structure croquante. Surprise, cette matrice s’est avérée propice à la culture de cellules humaines en laboratoire. Or les matrices sont un outil essentiel en médecine regénérative. Médecins et dentistes en utilisent pour préparer des greffes d’os et de peau, ou pour soigner des genoux, des gencives ou des ligaments abîmés. Les produits commerciaux sont coûteux: entre 30 et 1500 $ par cm2.

Alors qu’une pomme… ne coûte presque rien.

Voilà comment cette idée folle — cultiver des tissus humains sur un fruit — a permis une percée majeure en médecine. «Nous sommes sur le point de démarrer les essais cliniques sur des humains», s’enthousiasme Andrew Pelling.

Ce n’est qu’un début.

On cultive maintenant des tissus humains sur des asperges et des feuilles d’érable. Une étudiante, Jessica Holmes, m’a raconté qu’elle fait pousser des muscles (de rat pour l’instant) dans des nouilles chinoises. Ex-résidente du labo, l’artiste montréalaise WhiteFeather Hunter fabrique des robes à partir des bactéries issues de la fabrication du Kombucha, cette boisson fermentée à base de thé. Pour l’instant, les robes ont tendance à raidir à la chaleur. Et elles sentent la boisson!

L'artiste montréalaise WhiteFeather Hunter

Depuis sa création, une soixantaine d’étudiants se sont succédé au laboratoire Pelling. «Les étudiants en sont l’âme, reprend Andrew Pelling. Nous n’avons pas peur des questions ou des idées non conventionnelles. Oui, on a eu plus que notre part d’échecs. Mais nos échecs sont souvent le point de départ vers de belles découvertes. Tellement que j’en suis venu à me dire qu’on devrait échouer plus souvent!»

«En tant que société, nous ne valorisons pas suffisamment la curiosité, poursuit-il. Nous aimons voir cette qualité chez les enfants. Mais en tant qu’adulte, on est censé être sérieux. C’est une erreur fondamentale. Peu importe notre âge, notre race, notre genre et notre origine, nous sommes curieux de nature. Je pense qu’on devrait encourager et cultiver cette curiosité».

Au buffet de la soirée, il y avait des oreilles en Jello. Un clin d’oeil évident à la plus célèbre découverte du laboratoire Pelling. Sur un tableau tout près, on demandait aux convives d’écrire la découverte scientifique qu’ils souhaitent voir dans 10 ans.

Un petit comique a écrit: des pommes qui poussent sur des oreilles humaines.

Pourquoi pas?