Qui a raison? Pedneaud-Jobin ou Cholette? Qui est le méchant, qui est le gentil?

Nuances de gris

CHRONIQUE / Des fois, j’envie Roch Cholette. Vous avez déjà entendu le slogan de son émission ? Vous savez, le bout où ça dit : « Avec lui, il n’y a pas de zones grises » ?

J’aimerais tant être capable de voir la vie en noir et blanc. C’est si simple. Ça fait de bonnes émissions de radio. De bonnes chroniques aussi. Le bien d’un côté, le mal de l’autre. Le ciel est bleu, l’enfer est rouge. Ou serait-ce plutôt le contraire dans son cas ?

Les gens aiment les opinions tranchées. Quand ils entendent un animateur de radio leur résumer la vie en noir et blanc, ils ont l’impression que quelqu’un pose les « vraies » questions et qu’on leur dit enfin la vérité que d’autres veulent leur cacher.

Moi, je n’y arrive pas.

Je passe le plus clair de mon existence à voir la vie en gris. En cinquante nuances de gris, pour reprendre un titre à la mode. Comme vendredi matin, tiens.

Quand j’ai su que le maire Maxime Pedneaud-Jobin avait envoyé une lettre au grand patron de Cogeco pour le prévenir que lui et une bonne partie de son conseil municipal allaient boycotter Roch Cholette, j’ai vu la vie en gris, alors que j’aurais tant aimé la voir en noir et blanc.

Qui a raison ? Pedneaud-Jobin ou Cholette ? Qui est le méchant, qui est le gentil ?

Je vous avoue que, sur le coup, j’ai trouvé que Maxime Pedneaud-Jobin y allait fort. Un maire de village qui boycotte un média ou qui empêche les caméras de filmer son conseil municipal, ça s’est déjà vu. Un politicien qui boude un membre particulier des médias, ça arrive aussi régulièrement, même s’il ne s’en vantera pas habituellement.

Mais le maire d’une grande ville qui annonce à tous son intention de boycotter un animateur très critique à l’égard de son administration, et qui va jusqu’à rendre publique une lettre qu’il a écrite au patron de celui-ci, c’est rare. Voilà un geste d’éclat. Voilà un geste politique aussi. C’est le cheval qui donne une ruade pour signifier : eille, lâche-moi un peu, sinon je vais me fâcher pour vrai.

N’allez pas croire que je suis un fan de Cholette. Au bout d’une minute, y m’énarve. Par son agressivité. Par cette manie de varger sur son invité, même quand celui-ci est à terre et qu’il ne bouge plus. Arrête de fesser, Roch, on a compris… À l’opposé, quand il reçoit ses amis, il devient d’une insupportable complaisance. Je pense à certaines entrevues avec Gilles Desjardins, le grand patron de Brigil.

Il reste que Roch Cholette contribue au débat public. Il m’est arrivé de l’écouter et de me surprendre à penser : là-dessus, il a raison. Mais quand il dérape, il dérape. Au point de le faire taire, de lui retirer son micro ? Je ne sais pas. Le maire l’accuse de bien des maux, de monter des affaires en épingles, de mentir, de déformer les faits… C’est vrai que la liberté d’expression vient avec des responsabilités. Mais le fardeau de la preuve revient à ses détracteurs. Sinon, la liberté d’expression vaut pour tout le monde, y compris pour les plus virulents contradicteurs du maire.

Mais je pense qu’il faut interpréter le geste d’éclat du maire comme une tentative de ramener un minimum de rigueur et de retenue dans le débat public à Gatineau. Nous ne sommes pas à l’abri du populisme et de sa vision en noir et blanc de l’existence.

Je fais semblant d’envier Roch Cholette. Mais vous savez ce que je pense vraiment ? Que les zones grises auxquelles le slogan de l’animateur fait référence sont largement sous-estimées.

On devrait faire davantage la promotion du gris. C’est dans les nuances de gris qu’on a le plus de chances de trouver la sagesse et la bonne mesure. Même si ça fait de la moins bonne radio.