Le cardiologue Rémi Collin s'envole sous peu pour la France où il foulera pour la première fois le champ de bataille où son père, Gabriel, a transpercé un soldat nazi à la baïonnette avant d'être capturé par l'ennemi lors de la Seconde Guerre mondiale.

«Nous vivions la même chose»

CHRONIQUE / Je vous ai déjà parlé du Gatinois Rémi Collin et du livre qu'il a écrit sur les anecdotes de guerre de son père, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui a participé au débarquement de Dieppe, le 19 août 1942.
Or ce cardiologue à la retraite s'apprête à vivre des émotions intenses. Il s'envole sous peu pour la France où il foulera pour la première fois le champ de bataille où son père, Gabriel, a transpercé un soldat nazi à la baïonnette avant d'être capturé par l'ennemi.
À l'invitation de l'Association Jubilee, qui gère un mémorial à Dieppe, M. Collin participera aux commémorations du 75e anniversaire de la bataille. Il part pour la France la semaine prochaine, en compagnie de plusieurs membres de sa famille.
À l'idée de contempler la plage où son père a débarqué avec ses camarades des Fusiliers du Mont-Royal, par un beau matin du mois d'août 1942, il a la gorge nouée.
« Je vais vibrer, c'est certain. Je ne pourrai pas me retrouver devant ce spectacle sans penser à tout ce qui a été écrit dans mon livre et qui renferme de si belles leçons de vie », raconte-t-il.
M. Collin a mis des années avant de se décider à consigner les anecdotes de guerre de son père décédé en 1989. Il les a finalement publiées en novembre dernier sous le titre: Dieppe, ma journée de guerre. Le livre relate notamment la journée du débarquement et la captivité de son père qui a passé le reste de la guerre dans un camp de prisonniers en Allemagne.
De ce livre publié à compte d'auteur qu'il destinait surtout aux membres de sa famille, Rémi Collin n'attendait pas grand-chose. À son grand étonnement, son bouquin lui a valu plusieurs invitations, notamment de la part de l'ancien maire de Dieppe qui a insisté pour le rencontrer.
Mené majoritairement par des troupes canadiennes, le débarquement de Dieppe devait servir de répétition générale en vue du grand débarquement qui suivra, deux ans plus tard, sur les plages de Normandie. L'attaque de Dieppe a cependant tourné au carnage. Et le père de Rémi, âgé de 27 ans à l'époque, était aux premières loges pour y assister. Près de 120 camarades de son régiment ont péri sur la plage, sous le feu des soldats allemands bien postés sur des hauteurs.
Quand il est revenu de la guerre, Gabriel Collin s'est marié comme il avait juré de le faire alors qu'il était prisonnier en Allemagne. Il a élevé une famille de 11 enfants. Comme bien d'autres soldats de retour du front, il a d'abord refusé d'évoquer son expérience de combattant avant de se livrer peu à peu, au cours des années.
Et quand son passé l'a rattrapé de bien curieuse façon au milieu des années 1950, Gabriel Collin semblait avoir fait la paix avec lui-même. Ce jour-là, il travaillait comme tous les jours au bureau d'assurance-chômage de Maniwaki. Un Allemand immigré au Canada s'est présenté devant lui. De fil en aiguille, l'Allemand lui confie que lui aussi était à Dieppe. « C'est nous qui vous tirions dessus depuis les hauteurs ! » confie-t-il à Gabriel éberlué.
Gabriel aurait pu lui en vouloir. Mais il avait appris à faire la différence entre la folie des dirigeants et le quotidien des soldats engagés bien souvent malgré eux dans un conflit meurtrier.
Peut-être aussi que Gabriel s'est souvenu du jour du débarquement, des mots qui se sont échappés de la bouche du soldat qu'il venait de transpercer d'un coup de baïonnette. « Mein Gott », avait éructé l'Allemand avant de mourir, et Gabriel avait réalisé avec stupeur que cet ennemi qu'on lui avait appris à haïr priait le même Dieu que lui. 
« Alors mon père n'en a jamais voulu à l'Allemand qui s'est présenté devant lui au bureau d'assurance-chômage, raconte Rémi. Au contraire, il lui a dit: 'nos pays étaient en guerre. Mais nous, nous n'étions pas ennemis. Nous vivions la même chose. »