Les enfants sourds et aveugles de l’école primaire Saint-Jean-Bosco apprennent à informer leur interlocuteur qu’ils n’ont pas bien compris ce qu’il vient de dire. À lui demander de répéter. À exiger qu’il parle plus fort.

Madame, pouvez-vous répéter ?

CHRONIQUE / Vous savez, quand on dit que les petits gestes font une grande différence ?

J’étais dans une classe spécialisée de l’école primaire Saint-Jean-Bosco mardi matin.

Une classe d’enfants sourds et aveugles. Six sourds, dont deux avec une vue diminuée. Des enfants intelligents. Mais ils ne pourraient suivre le rythme en classe régulière où leurs appareils auditifs sont inefficaces. Alors qu’ici, avec une enseignante et une technicienne en éducation spécialisée, ils évitent de prendre trop de retard.

Hélène Favreau en compagnie de Animata et Hugo.

Bref, on tente une expérience dans leur local. Un projet-pilote. Bien du monde de l’éducation au Québec surveille ce qui s’y passe avec intérêt. 

Une fois par période de dix jours, on enseigne aux enfants quelque chose qui nous semblera simple, anodin même. Ils apprennent à informer leur interlocuteur qu’ils n’ont pas bien compris ce qu’il vient de dire. À lui demander de répéter. À exiger qu’il parle plus fort.

C’est fou, hein ?

Dans le fond, on apprend aux enfants à verbaliser leurs besoins en tant que personne sourde. Le programme a été créé par l’Institut Raymond-Dewar de Montréal. Il comprend une dizaine de stratégies de communication. L’école Saint-Jean-Bosco l’a mis en place en collaboration avec le centre de réadaptation La Ressourse. C’est la première fois qu’on l’intègre dans une école primaire régulière au Québec. 

« C’est là qu’on fait figure de pionniers. On est un petit peu un laboratoire », résume la directrice adjointe de l’école, Louise Beauchamp.

Et ça marche, assure-t-on.

Hugo, 11 ans, sourd et la vue diminuée, est littéralement sorti de sa coquille grâce à ce programme-là. Pour des enfants comme lui, le fait de pouvoir exprimer sans gêne qu’il ne comprend pas ce qu’on lui dit est une libération. 

« C’est une façon pour lui de s’affirmer. Il me surprend beaucoup ! Maintenant, il n’hésite plus à employer les stratégies de communication. Il participe bien, autant en classe que dans la cour d’école », raconte Carole Migneault, technicienne en éducation spécialisée (TES).

Les séances se tiennent à la bibliothèque. La TES fait asseoir les enfants en rond, avec un crayon et une feuille de papier. Elle leur dit quoi dessiner. Genre une tête avec trois yeux. Mais elle fait exprès pour escamoter des mots. Ou pour parler trop fort. Ou pas assez fort. Ou trop vite. Ou pas assez vite. Des fois, elle cache sa bouche avec une feuille. Les enfants ne peuvent lire sur ses lèvres.

Les élèves doivent se manifester s’ils n’ont pas compris. « Madame, pouvez-vous répéter svp ? » « Madame, parlez moins vite ! »
Ça n’a l’air de rien, hein ?

Ce n’est pourtant pas évident pour eux. Ni pour des entendants. Nous aussi, on hésite à faire répéter quelqu’un. C’est pour ça que des élèves du régulier viennent faire les exercices avec eux. Les sourds voient que les entendants non plus ne comprennent pas toujours du premier coup. Et les entendants prennent conscience de la réalité de leurs camarades sourds. « C’est aussi d’être capable de dire à un ami : je n’entends pas très bien. Est-ce qu’on peut aller se parler dans un endroit plus silencieux, comme à la bibliothèque ? » ajoute l’enseignante Hélève Favreau.

À Saint-Jean-Bosco, les efforts pour intégrer les enfants de la classe de surdité-cécité à la vie scolaire ne s’arrêtent pas là. Ils ont des cours d’éducation physique, de musique et d’anglais avec les autres. Ils participent à la chorale. Le midi, des enfants du régulier viennent fraterniser avec eux. 

« On n’est plus seulement dans l’intégration, on est dans l’inclusion », insiste la directrice adjointe, Louise Beauchamp.

Les enfants vivent de belles réussites, assure Hélève Favreau. J’ai pu vérifier : tous les élèves de la classe, sans exception, adorent l’école. Alex, Zachary, Hugo, Aminata, Carnon…
L’Office des personnes handicapées est venu tourner des capsules en classe. L’école vient aussi de gagner un prix David pour son projet. Un bien beau projet en vérité !