La copropriétaire du LaLa Bistro de Buckingham, Carole Lajeunesse

L'importance d'être soi-même

CHRONIQUE / La copropriétaire du LaLa Bistro de Buckingham, Carole Lajeunesse, assume son orientation sexuelle avec un aplomb teinté d'un humour irrésistible.
« Oui, je suis lesbienne de naissance », lance-t-elle. Et d'expliquer qu'elle a toujours pensé que c'était normal. Après tout, son frère Martin (le conseiller municipal) s'intéressait aux filles à l'adolescence. Elle aussi. Où était le problème ?
Il n'y en avait pas, de problème.
Pas pour Carole en tout cas, que j'ai rencontrée parce que le LaLa Bistro fait partie d'un réseau de 18 restaurants de Gatineau qui ont accepté de verser une partie de leurs recettes de la semaine à Jeunesse idem, un organisme dédié à la cause LGBT.
Quand le LaLa Bistro a ouvert en 1994, les mentalités n'étaient pas aussi évoluées qu'aujourd'hui. Mais les gens du village étaient au courant de l'orientation sexuelle de Carole. Personne n'en faisait un plat. En fait, les gens étaient plus fascinés par les oeuvres d'art originales qui ornaient l'établissement. Dans un village comme Buckingham, c'était à la fois surprenant et... rafraîchissant.
Vingt-cinq ans plus tard, le LaLa est devenue une institution. Son frère et associé Martin est demeuré le « cerveau » de la place. Mais l'âme du bistro, c'est Carole. C'est elle l'artiste, l'ancienne étudiante en arts visuels, qui renouvelle les décors ayant fait la réputation de l'endroit. Et Carole n'a jamais hésité à afficher ses couleurs arc-en-ciel... souvent de manière subtile et parfois à l'insu de son frère.
Carole raconte en riant la fois où sur l'affiche annonçant les spectacles à venir, elle a surligné certaines lettres en rose. En les lisant les unes à la suite des autres, les lettres formaient le mot « lesbienne ». « Mon frère a mis des mois avant de s'en rendre compte. Et encore, c'est moi qui lui ai dit d'y regarder à deux fois », rigole Carole.
Une autre fois, elle a fabriqué une tête postiche pour annoncer le prix du pichet de bière. Elle était la seule à savoir que les cheveux étaient faits avec le ruban d'une vieille cassette VHS sur laquelle elle avait filmé une expérience sexuelle à l'université. Provocante, vous dites ? « Mon fun, c'est de savoir que j'ai dépassé les bornes sans que les gens s'en rendent compte. »
Même le baptême du premier de ses deux fils avait quelque chose de provocateur. Au moment de signer le registre à l'église, c'est la mère de l'enfant, dont elle est séparée aujourd'hui, qui s'est levée la première. Le prêtre, ne voyant pas de père à l'horizon, s'apprêtait à faire signer un autre couple quand Carole s'est levée à son tour. « Un instant ! » Devant le prêtre médusé, elle a barré le mot père du registre, a inscrit co-mère à la place et a signé son nom. Carole en rit encore. « On doit bien être les deux seules mères à avoir signé un registre de baptême dans une église du Québec ! », dit-elle.
Ça vous donne une idée du personnage qui cherche à provoquer pour sortir les gens de leur cocon. Voyant qu'un de ses employés n'osait dire à ses parents qu'il était gai, elle lui a lancé un ultimatum. Tu leur dis tout avant telle date, sinon je le fais ! Le jour dit, le jeune n'ayant toujours pas eu le courage de sortir du placard, elle a appelé les parents. 
« Les parents m'ont remercié, dit-elle. Le petit gars vivait dans une prison. Aujourd'hui, il est heureux comme un pape avec son conjoint. »
Alors voilà, je voulais lui parler du projet de Jeunesse idem baptisé Tous alliés. 
De l'importance aussi pour la communauté LGBT de pouvoir se rassembler dans des restaurants de la région tout en se sentant en sécurité et à l'abri du jugement des autres. 
Et je tombe sur Carole qui me parle avec passion de l'importance d'être authentique et de ne faire aucune concession sur ce qui nous rend uniques. « On ne peut ressembler à personne d'autre que nous-mêmes », dit-elle.
Une évidence qui n'a pourtant rien d'évident quand on y pense.