Michel Prévost se désole de voir une plaque historique disparaître dans l'indifférence.

L'histoire qui s'efface

CHRONIQUE / À une époque, l'affaire aurait fait scandale. Mais aujourd'hui, tout le monde, ou presque, s'en fout.
Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais la plaque historique qui accompagnait la statue de Saint-Jean-de-Brébeuf, au parc Brébeuf, à Gatineau, a disparu. Cette plaque de cuivre, presque centenaire, a été inaugurée en 1926 en présence du maire de l'époque, du père Arthur Guertin et de quelque 3000 personnes. Une grosse affaire !
Quelque 90 ans plus tard, elle disparaît dans l'indifférence générale, sans doute dérobée par un ou des voleurs qui en obtiendront quelques dizaines de dollars, tout au plus, chez un ferrailleur peu scrupuleux.
À une certaine époque plus religieuse, un malfrat osant vandaliser de la sorte un monument dédié à un saint risquait l'excommunication.
Mais aujourd'hui, qui s'en soucie ?
« Autrefois, il y avait un tel respect pour la religion que le vol de cette plaque aurait fait scandale. Mais aujourd'hui, les gens ne connaissent plus leur histoire », soupire le président de la Société d'histoire de l'Outaouais, Michel Prévost, qui a signalé la disparition de la plaque.
L'historien organise chaque été des visites guidées le long de la rivière des Outaouais. Il suit l'ancien sentier de portage autrefois emprunté par les autochtones et les grands explorateurs, comme Samuel de Champlain.
Au fil des ans, il a vu disparaître les unes après les autres toutes les plaques historiques qui longeaient son parcours, et qui servaient à attirer l'attention des gens sur la riche histoire des lieux. Le plus frustrant, c'est que Michel Prévost a beau signaler la disparition des plaques aux autorités compétentes, personne ne se précipite pour les remplacer.
Tiens, les deux pagaies de bronze montées sur un monument de pierre, pas loin du monument à Saint-Jean-de-Brébeuf, ont également disparu au début du mois d'août, signale Michel Prévost.
Une autre plaque d'aluminium installée en 1956 près d'un sentier bordant la rivière a disparu dans les années 1990. Elle rappelait le passage à cet endroit de nombreux explorateurs. Personne n'a jamais jugé nécessaire de la remplacer.
« Les gens l'ignorent, mais Champlain a sans doute marché à l'endroit où tu te trouves, insiste Michel Prévost. Et on ne peut pas blâmer les touristes, les cyclistes et les piétons qui passent dans le secteur de l'ignorer. Comment veux-tu qu'ils le sachent si on enlève toutes les plaques ? »
Un peu plus loin, près des anciennes installations de la Domtar, deux autres plaques de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada (CLMHC) ont également disparu.
L'une des plaques honorait la mémoire de E.B. Eddy, principal industriel de la Ville de Hull au XIXe siècle. L'autre plaque signalait un important site de portage emprunté par les explorateurs et les autochtones, juste devant les spectaculaires chutes des Chaudières.
« C'est triste parce qu'on se trouve ici sur un site historique de première importance au Canada, regrette Michel Prévost. La plupart des milliers de personnes qui passent par ici chaque année n'en sont absolument pas conscients. »
Au terme de notre randonnée, l'historien désigne la Fontaine des bâtisseurs, devant l'édifice des Terrasses de la Chaudière. Inaugurée en 1975, l'oeuvre de l'artiste Vincent Théberge soulignait le 175e anniversaire de Hull. Or le mécanisme de la fontaine est en panne depuis des années. « On rend un hommage à nos bâtisseurs et, après, on ne se donne même pas la peine de l'entretenir. Quel genre de message ça envoie ? se désole M. Prévost. »
À la Commission de la capitale nationale (CCN), on prévoit remplacer la plaque de Saint-Jean-de-Brébeuf au début septembre. Pour les autres plaques, c'est moins clair.
Alors qu'aux États-Unis, on débat ces jours-ci sur la pertinence de déboulonner des monuments sudistes, ici, on ne se donne même pas cette peine. On laisse les voleurs, les vandales et le temps faire leur oeuvre dans l'indifférence quasi générale. 
Triste.