Patrick Duquette
Heyleen et Shana deballent leurs cadeaux.
Heyleen et Shana deballent leurs cadeaux.

Le plus beau cadeau de Noël

CHRONIQUE / La porte de l’appartement s’est ouverte sur les frimousses rieuses de deux fillettes aux grands yeux noirs, Shana et Heyleen.

Puis leur grand frère Hussein est arrivé sur le pas de la porte. Suivi par l’autre grand-frère Ayass, et par le père, Blind Alsino.

Nous sommes passés au salon. Un drapeau kurde aux couleurs rouge, blanc et vert était fièrement déployé au-dessus du canapé. Il avait là Lania, la troisième sœur, de même que les deux grands-parents, Hussein et Sette.

Ai-je oublié quelqu’un ?

Ah si ! La mère, Hayat, est arrivée avec un plateau chargé de thé et de biscuits aux pépites de chocolat. Chaque fois que je fais des entrevues avec des réfugiés syriens, des sucreries atterrissent sur la table. Je ne dis pas ça pour me plaindre, remarquez !

Les Alsino habitent un deux chambres à coucher du secteur Daniel-Johnson, à Gatineau. Oui, vous avez bien lu. Tout ce beau monde vit sous le même toit. Le père, la mère, les 5 enfants de 4 à 12 ans, et les deux grands-parents dans la soixantaine.

Sous l’œil amusé des adultes, les deux plus jeunes se déplaçaient à toute vitesse dans le salon, en faisant entendre un joyeux pépiement de mots français, kurdes et arabes.

S’il y avait de l’excitation dans l’air ? Hé, monsieur, j’en étais tout étourdi.

C’est qu’ils s’apprêtaient à recevoir la visite du père Noël. Les Alsino sont musulmans. Ils ne fêtent pas Noël. Mais ils connaissent bien nos traditions. Avant la guerre, ils avaient des amis chrétiens qui, tout comme nous, échangeaient des cadeaux et décoraient un arbre.

En attendant le père Noël, nous avons fait connaissance.

Les Alsino sont arrivés au Canada en octobre 2018 en provenance d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Avant la guerre civile, ils habitaient Hassakié, une ville de Syrie devenue le théâtre d’âpres combats. « Les combattants de Daesh ont pillé, puis incendié notre ferme », m’a raconté la grand-mère.

Les Alsino sont arrivés au Canada le cœur plein d’espoir, mais ne parlant ni français ni anglais. Un an plus tard, les plus vieux se battent encore avec l’apprentissage de la langue. « Dès que nous aurons appris suffisamment le français, nous nous trouverons un emploi », promet Blind qui a tour à tour été agriculteur, contremaître et commerçant en Syrie.

L’adaptation est plus facile pour les enfants. Les trois plus vieux sont dans la même classe d’accueil à l’école Notre-Dame. Alors que Lania suit des cours de piano, les deux gars jouent dans la même équipe de soccer. S’ils aiment le foot ? Ils en rêvent, même l’hiver ! « À Erbil, il y avait des terrains de soccer, mais pas d’équipe ! » m’a raconté Hussein en français.

Les Alsino s’inquiètent pour les leurs restés en Irak. Blind a deux frères et deux sœurs coincés à Erbil, une ville qui est régulièrement la cible d’attentats. Il multiplie les démarches pour les faire venir au Canada. Sans succès jusqu’ici. « Quand nous sommes partis d’Irak, les autorités canadiennes nous avaient pourtant promis de faire rapidement suivre le reste de notre famille », regrette Blind.

Quelqu’un a cogné à la porte. Ce n’était pas un gros barbu habillé de rouge. Plutôt Jacques Laberge du comité de soutien aux réfugiés syriens.

Il organise, depuis trois ans, une distribution de cadeaux auprès des nouveaux arrivants. Il est arrivé avec ses deux lutins, Majida et Bayan Aljoudi (qui nous ont servi d’interprètes). C’est Pierre Deschamps, président des Grands Frères, Grandes Sœurs de l’Outaouais, qui portait le gros sac de cadeaux.

Les enfants sont allés s’enfermer dans une chambre pour déballer leurs présents. J’ai su que les deux gars ont reçu des jeux de société. Et Heyleen, une maison de poupée presque aussi grande qu’elle !

En partant, la grand-mère a pris ma main dans les siennes. Elle s’est mise à parler en kurde. Ou en arabe, je ne sais trop. J’ai compris qu’elle voulait que je parle dans ma chronique de ses enfants restés en Irak.

L’interprète s’est tournée vers moi. « Elle dit que lorsqu’est venu le moment d’embarquer dans l’avion pour le Canada, elle a refusé de le faire à moins que tous ses enfants ne viennent avec elle. Un Canadien lui a alors promis que les autres enfants suivraient dans le deuxième avion… »

Le deuxième avion ? Sette l’attend toujours. À ses mains chaudes pressées contre les miennes, j’ai compris que le rapatriement des siens est le plus beau cadeau dont elle puisse rêver.