Les enfants des classes d’accueil de l’école primaire Notre-Dame n’apprennent pas le français comme tout le monde. Entre autres projets intéressants, ils exposent des photos et cueillent des carottes.

Le petit boubouyo

CHRONIQUE / Moi, j’ai eu un faible pour le petit Philippin. Il a dû monter sur un tabouret pour atteindre le micro. Sa voix aussi était minuscule, une petite voix flûtée et musicale. Lorsqu’il parlait, on avait l’impression qu’il chantait. Bref, il a récité son histoire dans son dialecte tagalog. Je n’y ai strictement rien compris. Sauf un mot : boubouyo, qui revenait à toutes les deux phrases. Je l’ai consciencieusement noté dans mon calepin,

Quand le petit Philippin a eu terminé, il est descendu de son tabouret sous les applaudissements. Pas intimidé pour un sou. Si petit, mais quel aplomb ! Pourtant, il y avait du monde comme rarement, un lundi matin, au café Le Troquet. La place était pleine. Le maire de Gatineau, la députée de Hull, des élus municipaux et scolaires, des gens d’affaires, des parents, des élèves… Tous s’étaient réunis pour un vernissage hors de l’ordinaire : une exposition de photos réalisées par les enfants des classes d’accueil de l’école primaire Notre-Dame.

L’école Notre-Dame a une « réputation » comme on dit. Justement, n’écoutez pas tout ce qu’on raconte. Il s’y passe de belles choses. Notamment ce projet, monté en collaboration avec des chercheuses de l’UQO. On est parti de l’hypothèse que les jeunes des classes d’accueil s’intégreraient plus vite, et apprendraient plus vite le français, en les sortant de la salle de classe.

C’est ce qu’on a fait.

Les profs ont organisé des « classes promenades » dans le quartier. Ils ont fait le tour des commerces de la rue Eddy avec les enfants. Sont allés cueillir des carottes à la ferme Moore. Ont visité les Mosaïcultures. Les jeunes n’ont pas eu le choix. Ils ont dû se débrouiller avec leur français approximatif pour interagir, poser des questions, partager leurs découvertes. « L’apprentissage de la langue doit se vivre. Elle ne s’apprend pas par cœur », m’a expliqué Marysa Nadeau, l’une des trois enseignantes de Notre-Dame qui a participé au projet.

On avait demandé aux jeunes de prendre des photos de ce qui les intéressait ou leur rappelait leur pays. De retour en classe, les profs sont partis des clichés pour développer des leçons sur mesure, en maths ou en français. La chercheuse de l’UQO, Geneviève Lessard, appelle ça l’« apprentissage par induction ». Marysa Nadeau résume les choses ainsi : « Comme on part de ce que l’élève connaît, de ce qui pique sa curiosité et de ce qu’il veut savoir, les apprentissages collaient beaucoup mieux. »

À partir des clichés qu’ils ont pris dans les rues de Gatineau, les jeunes ont composé des histoires dans leur langue maternelle. C’était ça, le vernissage au Troquet. On avait affiché leurs photos aux murs. À tour de rôle, les enfants récitaient leur histoire. Après le petit Philippin, Gustavo, le Colombien, a raconté la sienne d’une voix chantante. Puis l’Azérie, en rrrroulant les rrr de son rrrusse. Il y a eu la Syrienne, les deux Congolais, la Chinoise qui s’est exécutée en mandarin – ou était-ce en cantonais ? Personne n’aurait su le dire.

C’était sans importance. Même si on ne comprenait pas un mot, il restait la musicalité propre à chaque langue. Il restait l’intonation qui trahissait les passages plus joyeux ou plus dramatiques. Il restait des enfants qui vivaient un moment de gloire alors qu’ils partageaient leur langue avec la société d’accueil.

Quand tout le monde a eu fini, le petit Philippin est passé à toute vitesse devant moi. Je l’ai accroché par l’épaule. « Dis-moi, jeune homme, je suis journaliste, et j’ai écouté ton histoire. Ça veut dire quoi, boubouyo ? »

Il m’a regardé avec de gros yeux. Les mêmes yeux peu amènes que Doug Ford fait aux journalistes qui veulent l’interroger. Mais il a vite compris qu’il ne pourrait se débarrasser de moi si facilement.

« Abeille », a-t-il lâché, avant de s’échapper pour rejoindre ses copains. Je l’ai regardé partir. Abeille ? Et elle faisait quoi, ton abeille ? Elle chantait en tagalog ? Elle dardait les journalistes ? Je ne le saurai jamais, hein ?

Je t’aime pareil, mon petit boubouyo.