Les autorités n’ont toujours pas révélé la cause des quatre épisodes de mortalité de poissons près de l’endroit où la rivière du Lièvre se jette dans la rivière des Outaouais.

Le mystère des poissons morts

CHRONIQUE / On dirait le titre d’un roman policier, non ?

Pendant mes vacances, je me suis passionné pour le mystère de ces milliers de poissons morts découverts le long de la rivière à Gatineau. 

Un drame écologique plein de rebondissements inattendus et toujours inexpliqué à ce jour.

Comme bien d’autres, j’ai trouvé que les autorités ont réagi mollement à la découverte de la première vague de poissons morts, début juillet. 

Sans doute que les experts du gouvernement ont d’abord cru à un événement isolé et n’en ont pas fait grand cas.

Sauf qu’il y a eu trois épisodes par la suite, à l’intérieur du même mois. Chaque fois, on a retrouvé des centaines de carcasses près de l’endroit où la rivière du Lièvre se jette dans la rivière des Outaouais. Loin de se dissiper, le mystère a continué de s’épaissir. 

Et le ministère de l’Environnement, qui avait négligé de prélever des échantillons d’eau lors des deux premiers épisodes, a eu l’air de pécher par négligence…

L’hécatombe a ceci de particulier qu’elle frappe des poissons d’une quinzaine d’espèces, du vulgaire crapet-soleil à la barbote brune, en passant par le chevalier rouge et la perchaude. Aucune espèce n’a été épargnée, pas même le vaillant lépisosté osseux – un poisson qui nageait au temps des dinosaures.

La thèse d’une infection a vite été écartée. 

Elle n’aurait touché qu’une seule espèce de poisson. 

Les soupçons se sont plutôt portés vers les industries établies à proximité. 

Est-ce qu’un déversement toxique pourrait être en cause ? Apparemment, non.

Après enquête, le ministère de l’Environnement a résolument écarté cette thèse… sans expliquer ce qui l’avait amené à une conclusion aussi catégorique. 

Un minimum de transparence aurait aidé à vaincre le scepticisme ambiant. 

Un organisme comme Garde-Rivière Outaouais se demande, avec raison, sur quelle base on a exclu la thèse du déversement !

Mais le plus surprenant rebondissement de cette saga estivale fut d’entendre le ministre québécois de l’Environnement, Benoit Charette, avancer que la centrale hydro-électrique de Brookfield, sur la rivière du Lièvre, serait liée à ces mortalités aquatiques.

Dans un monde où les politiciens choisissent leurs mots avec le plus grand soin, les paroles du ministre laissent entendre qu’il a de solides arguments pour pointer une entreprise de la sorte. 

S’il a des preuves, qu’attend-il pour les divulguer publiquement ? 

Et donner une chance à Brookfield de se défendre ?

S’il était responsable de l’enquête, le biologiste indépendant Pascal Samson fouillerait une piste inexplorée jusqu’ici pour expliquer la mort des poissons : celle d’un « choc anoxique » provoqué par des travaux sur le barrage de Brookfield.

En Europe et aux États-Unis, des barrages ont provoqué la mort de dizaines de milliers de poissons en laissant échapper subitement de grosses quantités d’eau dans le lit d’une rivière.

Le courant ainsi provoqué soulève les masses d’eau sans oxygène qui dorment au fond du cours d’eau. 

Tel un tsunami, cette vague mortelle submerge alors les poissons nageant près de la surface. 

Les poissons meurent noyés – aussi bizarre que cela puisse paraître !

Des analyses sédimentologiques pourraient détecter la présence d’un choc anoxique, affirme M. Samson, biologiste en chef à l’Agence de bassin versant des 7. 

Espérons que le ministère de l’Environnement a pensé à inclure ce type de tests dans ses analyses.

Ceci dit, il faut mettre en perspective cette saga. 

La découverte de milliers de poissons morts frappe l’imagination. 

Pourtant, on n’est pas ici devant un désastre écologique. 

« Un désastre tuerait des poissons à l’échelle de tout le bassin versant, tempère Pascal Samson. Alors qu’ici, c’est un événement ponctuel important, mais localisé. »

N’empêche, j’ai hâte de connaître le dénouement de cette enquête digne d’un bon polar. 

En espérant qu’on en tirera des leçons pour l’avenir.