«Je ne peux plus sortir de mon lit sans marchette, se désole Danielle Larivière. La douleur est épouvantable. C’est comme avoir des clous dans les pieds.»

Le médicament maudit

CHRONIQUE / Atteinte d’arthrite rhumatoïde depuis son enfance, Danielle Larivière avait enfin trouvé un médicament capable de soulager efficacement sa douleur : l’hydromorphone, un opioïde cinq fois plus puissant que la morphine.

Quand son médecin a commencé à lui en prescrire, il y a plusieurs années, cette enseignante à la retraite s’est sentie revivre. Enfin, un médicament qui marche ! Ses vieilles douleurs aux os sont redevenues tolérables.

« J’arrivais de nouveau à marcher, à dormir, à manger », raconte la dame de 70 ans qui habite le secteur Orléans, à Ottawa.

C’était avant que le « monde ne vire fou », pour reprendre ses propres mots. Avant que la crise des opioïdes ne frappe de plein fouet les États-Unis et le Canada et force les médecins à réduire radicalement les doses d’opioïdes prescrites à leurs patients.

D’une certaine manière, Danielle Larivière est devenue une victime collatérale de la crise des opioïdes. En janvier 2017, elle est convoquée par son médecin de famille. Il lui annonce qu’il réduit considérablement sa prescription d’hydromorphone. En un an, la dose prescrite passera de 100 mg à 14,5 mg par jour.

De son point de vue, on la prive du seul médicament qui l’ait jamais soulagée. D’ailleurs, la douleur est revenue en force. Violente, lancinante, brûlante. « Pas besoin d’aller à la guerre pour subir la torture », dit-elle.

Le grand public a pris la pleine mesure de la crise des opioïdes en raison de l’épidémie de surdoses de fentanyl, un antidouleur jusqu’à 100 fois plus puissant que la morphine qui s’est répandu dans le marché de la drogue aux États-Unis et au Canada.

Un aspect méconnu de cette pandémie, ce sont ces milliers de patients « ordinaires » qui se sont retrouvés à l’urgence pour des surdoses d’opioïdes… alors qu’ils suivaient à la lettre la prescription de leur médecin. Les autorités médicales ont ainsi réalisé que la crise était alimentée en partie par la méconnaissance du milieu de la santé. Des médecins prescrivaient ces puissants antidouleurs sans être pleinement conscients de la dépendance qu’ils pouvaient créer chez certains patients.

La réaction a été particulièrement vive en Ontario où le niveau de prescription était plus élevé qu’ailleurs au Canada. Près d’un Ontarien sur sept avait reçu une prescription d’opioïdes en 2015-2016, soit 2 millions de personnes.

Les experts de Qualité des services de santé Ontario, un organisme qui conseille le gouvernement en matière de soins de santé, ont émis de nouvelles normes en janvier 2017.

Les médecins ont reçu comme consigne de réduire les prescriptions d’opioïdes à des niveaux acceptables.

C’est à ce moment que le monde de Danielle Larivière a basculé…

Son organisme s’était habitué à l’hydromorphone au point où il avait fallu augmenter considérablement les doses. Le réveil a été brutal. « Je ne peux plus sortir de mon lit sans marchette, se désole-t-elle. La douleur est épouvantable. C’est comme avoir des clous dans les pieds. On me dit de persévérer. Mais je ne suis plus capable… Je suis en train de perdre toute mon autonomie parce qu’on me refuse mon médicament. »

Elle pleure.

Depuis des mois, Mme Larivière harcèle sans succès son médecin pour qu’il augmente sa prescription malgré les risques pour sa santé. « Dans mon cas, c’est plus dangereux de me sevrer que de continuer à m’en donner. J’aime mieux vivre moins longtemps, mais mieux, sans cette douleur qui me torture jour et nuit. Je revendique l’aide médicale à vivre avec moins de douleur. »

Elle poursuit : « Je suis convaincue de ne pas être la seule à souffrir de cette folie autour des opioïdes. C’est comme le péché mortel de 2017. Alors qu’il y en a, des bienfaits ! »

Vérification faite, près de 260 000 Ontariens ont reçu une ordonnance d’hydromorphone en 2016, l’année qui a précédé l’entrée en vigueur des nouvelles normes de prescription. Combien d’entre eux vivent aujourd’hui le même cauchemar que Mme Larivière ?