Une organisation de militants pro-armes à feu voulait organiser une manifestation contre le registre des armes devant le monument aux victimes de Polytechnique, ce qui a provoqué un tollé.

Le jeu de la provocation

CHRONIQUE / Dans le fond, les propriétaires d’armes à feu ont gagné. Ils ont joué la carte de la provocation et les médias se sont intéressés à leur cause. C’est tout ce qu’ils souhaitaient…

Une centaine de propriétaires d’armes à feu, en croisade contre le registre, projetaient d’organiser une manifestation à Montréal, samedi prochain, dans un parc qui commémore la tuerie de Polytechnique, le 6 décembre 1989.

Vous avez bien lu, ces gens voulaient manifester contre le registre des armes sur un lieu érigé à la mémoire des 14 femmes tuées par Marc Lépine. Tout ça, 4 jours avant le 28e anniversaire de la tragédie. Ce n’est ni le lieu ni le moment, dites-vous ? Comme vous avez raison !

C’est un peu comme si des membres de la NRA, aux États-Unis, décidaient d’aller manifester en faveur du port d’armes à l’école primaire Sandy Hook, là où un homme armé a abattu 26 personnes, dont 20 enfants, en décembre 2012. N’importe quelle personne dotée d’une once de jugement comprend que ce ne n’est pas le lieu approprié pour le faire.

« On aurait bien aimé faire la manifestation dans un sous-sol d’église de Maniwaki, mais personne n’en aurait parlé », a expliqué à LaPresse+ Guy Morin, vice-président de Tous contre un registre des armes à feu et organisateur de l’événement. Après une telle déclaration, difficile de voir autre chose que de la pure provocation de la part d’une organisation en mal de publicité.

Le plus triste, c’est le manque de respect aux familles des victimes de la Polytechnique qui se rendent chaque année, place du 6-Décembre-1989, pour partager leurs souvenirs et leur tristesse. « C’est comme nous cracher en plein visage », a décrié Suzanne Laplante-Edward, dont la fille Anne-Marie est morte lors de la tuerie.

L’organisateur de la manif a soutenu que le choix de ce lieu de mémoire et de recueillement était délibéré. « Le seul but, a dit Guy Morin, c’est d’attirer l’attention et de démontrer que Poly se souvient (un groupe de pression qui milite pour un contrôle plus strict des armes) utilise chaque année l’événement de la Polytechnique pour ramasser de l’argent et défendre son agenda. »

Même à supposer que ce soit vrai, ce n’est pas en faisant à son tour la récupération politique d’une tragédie innommable que son organisation gagnera en crédibilité et en légitimité au sein de la population.

Comme bien des gens, je me rappelle exactement où j’étais et ce que je faisais le 6 décembre 1989. J’habitais Montréal, j’étais messager à vélo (même l’hiver !). En revenant à l’appartement que je partageais avec mon frère, j’avais suivi, incrédule, les reportages de la tuerie sur notre petite télé en noir et blanc.

Le jeune idéaliste que j’étais à l’époque était médusé d’apprendre qu’un gars avait tué 14 femmes parce qu’il haïssait les féministes. Je découvrais brutalement que la bataille pour l’égalité homme-femme était loin d’être gagnée. 

Presque 30 ans plus tard, on dénonce sur toutes les tribunes les agressions et les comportements inappropriés à l’endroit des femmes. On se dit que la civilisation progresse. Et elle avance, à en juger par tous les gens qui ont dénoncé sur les médias sociaux les organisateurs de la manifestation — y compris de nombreux propriétaires d’armes à feu qui refusent de s’associer à ce genre d’événement — du moins à l’emplacement choisi.

En fin de journée mardi, les organisateurs ont annoncé qu’ils déplaçaient le lieu de la manifestation. Ils donnent l’impression de se rallier à l’opinion générale. Dans les faits, ils viennent de s’assurer d’une publicité qu’ils n’auraient pas obtenue autrement. Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en, disait l’autre...