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Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Dans les hôpitaux, quand on entend parler de déconfinement, on s'attend à ce que les malades recommencent à affluer.
Dans les hôpitaux, quand on entend parler de déconfinement, on s'attend à ce que les malades recommencent à affluer.

Le déconfinement vu de la zone rouge

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CHRONIQUE / Le Québec se déconfine… un peu. Vous êtes contents?

Moi, j’ai une pensée pour Guylaine Proulx, médecin à l’unité COVID-19 à Gatineau que j’ai interviewée avec ma collègue Justine Mercier.

Onze mois qu’elle est sur la ligne de front avec sa petite équipe tissée serrée. En pleine zone rouge, à soigner les plus malades des malades…

Ils ont vu de tout.

Des vieux qui arrivent mal en point, convaincus qu’ils ne sortiront pas vivants de l’hôpital. Des jeunes vigoureux, en bonne santé, néanmoins terrassés par le virus, qui se demandent « mais pourquoi moi? ».

Ils ont vu arriver des covidiots aussi. Des gens qui revenaient du Sud ou qui s’étaient rassemblés durant le temps des Fêtes en se foutant des restrictions. Des gens qui croyaient que la COVID n’était qu’une grosse grippe, voire un complot mondial…

Eux, le coronavirus s’est chargé de les convertir à son implacable réalité. La Dre Proulx et son équipe les ont soignés comme les autres. Les covidiots sont ressortis reconnaissants et, je l’espère, vaguement honteux d’avoir mis du monde en danger autour d’eux.

Ils ont côtoyé des gens qui ont donné la maladie à des proches, des amis, des collègues de travail. Des gens qui, parfois, ont mortellement contaminé un grand-père, une grande-mère… La culpabilité de ces gens-là, nous a dit la Dre Proulx, c’est pas disable.

Guylaine Proulx, médecin à l’unité COVID-19 à Gatineau

Le Québec se déconfine un peu, et j’ai une pensée pour elle et son équipe.

En entendant le gouvernement Legault annoncer un relâchement des restrictions, on se réjouit tous de pouvoir enfin souffler un peu, se déplacer plus librement, reprendre un semblant d’activité.

Mais à l’unité COVID, quand ils entendent parler de déconfinement, c’est autre chose. Tout le monde se rentre la tête dans les épaules. Ils savent à quoi s’attendre. Dans 7 à 10 jours, le temps qu’il faudra au virus pour se transmettre et créer des complications, les malades vont recommencer à affluer à l’unité COVID.

Et quand ça rentre, ça peut rentrer par pelletée.

En une semaine, pendant la grosse vague de cas du mois de novembre, la Dre Proulx a constaté plus de décès sur son unité que pendant une année normale au complet. C’est dur sur le moral des troupes. Voir des proches faire leurs adieux à l’être cher via Facetime, ça laisse des marques indélébiles.

On a demandé à la Dre Proulx si son équipe tenait le coup. Oui, dit-elle. On est ensemble depuis 11 mois. On se connaît bien, on se surveille les uns, les autres, pour s’assurer que chacun garde le moral, que les idées noires ne deviennent pas trop envahissantes.

Mais c’est taxant à la longue.

En zone rouge, ils vivent le quotidien d’un soldat au front, dans un état d’hypervigilance qui les poursuit jusqu’à la maison. Même en congé, la Dre Proulx continue de combattre des automatismes aussi banals que de se gratter le front. Une déformation professionnelle dictée par le virus…

Oui, le Québec se déconfine un peu. N’oublions pas que pour nous permettre de respirer, des gens comme la Dre Proulx et son équipe vont devoir travailler en double alors qu’ils sont déjà à bout de souffle.

Ils ne sont pas différents de nous. Depuis des mois, ils ne voient presque plus leur famille, ne vont plus au resto, au gym ou au cinéma. «Plus la population nous aide (en respectant les consignes), dit la Dre Proulx, plus on sera capable d’aider les gens quand ils auront besoin de nous.»

Voilà, c’est dit. On leur doit bien ça.