Le chef du Service de police de la Ville de Gatineau, Mario Harel

L’art de fermer le robinet

CHRONIQUE / Mieux vaut prévenir que guérir, n’est-ce pas ?

C’est toute l’idée derrière ce comité hub que le chef du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG), Mario Harel, souhaite créer à Gatineau. Ce serait le tout premier hub au Québec. Et même si c’est l’initiative du chef de police, il ne veut pas, il ne faut pas, insiste-t-il, que ça demeure un projet de police.

Le concept vient de Prince Albert en Sasketchewan. La petite communauté était aux prises avec un taux de criminalité alarmant, sans compter des problèmes d’alcool et de toxicomanie. Là-bas, la création d’un hub a donné des résultats spectaculaires. Baisse de la criminalité de 11%, baisse des visites dans les urgences des hôpitaux de 11%… Surtout, des études sérieuses l’ont démontré, cette approche préventive a permis d’économiser des centaines de milliers de dollars à la société.

Qu’est-ce que ça mange en hiver, un hub ?

En fait, c’est une alliance entre la police, les services sociaux, les commissions scolaires et des chercheurs. Tout ce beau monde-là se rencontre régulièrement – jusqu’à deux fois par semaine à Prince Albert – pour discuter des « cas problèmes ». Ou, comme le dit avec diplomatie M. Harel, de ces cas qui « accaparent de manière disproportionnée » les services publics.

Juste du point de vue de la police, il y aurait une cinquantaine de cas à Gatineau. Des personnes qui forcent la police à se déplacer souvent, des gens qu’on cherche à faire rentrer dans le système de la santé et des services sociaux, mais qui en ressortent constamment. Une spirale sans fin qui mobilise temps, énergie et ressources. Sans qu’on parvienne jamais à régler le fond du problème.

Les policiers, tout comme le système de santé, connaissent cette minorité accaparante. Les écoles aussi. Qui de mieux placé qu’un prof pour détecter un problème larvé de délinquance ? Quand les notes d’un premier de classe se mettent à chuter sans raison, ils sont les premiers à soupçonner que quelque chose ne tourne pas rond à la maison.

C’est ça, un comité hub. La police, les services de santé, l’école, tout le monde s’assoient autour d’une table. Ils font le point. Ils disent cette famille-là, ce gars-là, cette dame-là, est sur le point de craquer. On est mieux d’agir vite, avant que ça pète. La journée même, il y a 2, 3 ou 4 personnes qui téléphonent chez elle, qui cognent à sa porte. As-tu besoin d’aide ? Peut-on faire quelque chose pour toi ? Sais-tu qu’il y a tel ou tel service disponible ?

Dans 90 % des cas, dit Mario Harel, les personnes acceptent de l’aide.

À Saskatoon, ils ont voulu tester l’impact d’un hub. La police a identifié ses 10 plus « grands consommateurs de temps » en collaboration avec le monde de la santé et de l’éducation. La prochaine fois qu’on fait affaire avec ces gens-là, ont-ils convenu, on s’assoit ensemble pour voir comment arrêter le cercle vicieux. « En six mois, ils évaluent avoir économisé au-dessus de 600 000 $ en services de toutes sortes, parce que la police a eu moins besoin de se déplacer, il y a eu moins de visites à l’urgence, et certains ont trouvé un logement », explique Mario Harel.

Pas pour rien que les hubs font un malheur au pays. Il en existe déjà une centaine au Canada, mais aucun au Québec. Une des difficultés, c’est que la loi québécoise sur les renseignements personnels est très restrictive. Or le nerf de la guerre, quand on crée un hub, c’est le partage d’information entre les différentes instances.

Dans l’immédiat, c’est le principal obstacle, dit Harel. Ça, et convaincre les gens que l’effort de prévention qu’ils devront consentir au départ finira par leur économiser temps et argent. « À Prince Albert, le chef de police avait une belle image pour illustrer le phénomène. Il disait : les besoins, c’est comme un boyau. L’eau sort. Le monde demande plus de ressources pour gérer l’eau. Mais un moment donné, peut-on essayer de fermer le robinet ? »